--A l'hôtel de Montreu!
* * * * *
Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothèque du marquis Olivier,
celui-ci était debout et pâle devant le foyer qui allumait de ses ors les
marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures précieuses et le
double blason des Montreu et des La Croze.
--Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant même d'avoir serré
la main du marquis.
--Je suis inquiet; ma femme est souffrante.
--Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse
envahissait.
--Je l'espère. Aubertot est auprès d'elle; il m'a renvoyé, et j'attends.
Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux
gentilhomme aux cheveux blonds, à l'oeil doux et rêveur, à la barbe
mousseuse taillée en pointe, dont la fragile et élégante silhouette
enveloppée d'une robe de chambre en velours noir très simple
contrastait si fort avec la puissance du beau soldat.
--Hier encore, à l'Opéra, la marquise était gaie, souriante.
--Oui, mais, ce matin, en déjeunant, Blanche a été prise d'un violent
mal de tête, et depuis les douleurs sont devenues intolérables.
--Je te laisse, mon ami.
--Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien
aise de t'avoir auprès de moi.
Une porte s'ouvrit, et le docteur Étienne Aubertot, professeur à la
Faculté et membre de l'Académie de médecine, parut avec sa bonne
figure de chanoine entièrement rasée et que surmontait au-dessus d'un
front très haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux
boucles soyeuses.
--Eh bien? dit Olivier.
--Eh bien? répéta Pontaillac, malgré lui, sous le visible effort d'une
inquiétude grandissante.
--La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une
névralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine.
François est parti en chercher.
--Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la guérira?
--Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis.
--Hâtez-vous, de grâce?... Blanche est martyrisée.
--C'est vrai. La névralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux
humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure...
--Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible!
--Que voulez-vous? J'espère que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y a
pas de meilleur remède.
--Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a
un puissant, radical, infaillible.
--Et pourrais-je connaître cette belle panacée?
--La morphine, cher maître, la morphine!
Le professeur Aubertot réfléchit un instant et observa le capitaine de
son oeil bleu très clair:
--Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait songer.
Il se tourna vers M. de Montreu:
--Je vais écrire une ordonnance.
--Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai là sur moi tout ce qu'il faut
pour guérir.
Pontaillac tendit au médecin un minuscule flacon et un écrin des plus
élégants.
--Non, non! Pas ça! pas ça! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose, et
je veux une solution très faible; mais j'accepte l'instrument. Vous êtes
notre Providence, mon cher capitaine.
L'officier prit congé de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et
quelques minutes plus tard, le mari et le médecin pénétrèrent dans la
chambre de la malade.
Sur une haute et vaste litée, en un fouillis de dentelles, la marquise
Blanche de Montreu, née de La Croze, étreignait nerveusement sa tête
de ses deux mains aux doigts légers, et le long des épaules un peu
maigres et des bras nus, les beaux cheveux roux s'épandaient avec des
lueurs métalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et
l'on voyait par l'échancrure de la gorge, une peau rosée d'un sang
vermeil; le corps était jeune et chaud, et les formes juvéniles, dans leur
chaste enveloppement, étaient pleines de grâce et de suggestions
voluptueuses.
Elle retomba sur l'oreiller, en étouffant un cri de douleur; ses beaux
yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines
délicates, les lèvres qui laissaient voir une rangée de dents mignonnes,
le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable
jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'époux adoré.
Aubertot s'avança, tête nue, et dit:
--Madame, nous vous apportons le soulagement.
Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au
trentième, et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait
les chairs roses et douces.
Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter une
opération même terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche si
impressionnable, aurait-elle la force?
Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à
venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur.
--Non... Je vous en prie?
--Pourquoi?
--J'ai peur... pour elle.
--Aucun mal, aucun danger, monsieur.
--Vous me le jurez?
--Marquis, je vous le jure.
Il y eut un silence.
--Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son bras.
La piqûre faite, Aubertot questionna la dame.
--Vous ai-je fait du mal?
--Pas du

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