Morphine | Page 3

Jean-Louis Dubut de Laforest
marquise au champagne; il
but en vrai gentilhomme. Puis, sur la prière de Thérèse de Roselmont, il
dit comment il était devenu morphinomane.
Lors des guerres du Tonkin, nos chirurgiens calmaient les douleurs des
blessés avec des piqûres de morphine, ainsi que jadis les docteurs
allemands à Sadowa et à Gravelotte.
Un des camarades de Pontaillac, un officier d'artillerie, horriblement
mutilé, avait été soulagé par la Pravaz, et quand Pontaillac, blessé en

duel, reçut la visite de l'officier d'artillerie, celui-ci lui vanta la méthode
stupéfiante, les injections hypodermiques de Wood, médecin anglais:
Raymond en usa; il s'en trouva bien, et maintenant il employait la
morphine contre toute sensation anormale.
--Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne buvais plus: Une piqûre!
Je mange, dors et bois. J'étais triste; je suis joyeux!
--Et... l'amour? interrogea timidement Luce Molday.
--Oh! ma chère, l'amour, en cela comme pour le reste, on a calomnié la
morphine!
Il expliqua la manière de se servir de la morphine, tira de sa poche un
petit écrin où sur un lit de velours noir dormait la Pravaz, une soeur de
l'amie confisquée par le major Lapouge: à côté d'elle, parallèlement,
scintillaient deux aiguilles d'acier percées dans leur longueur, et au
fond de la boîte s'enroulait un peloton de fil d'argent aussi ténu qu'un
cheveu; ensuite, il montra le petit flacon gardien de l'incomparable
trésor.
Lucy demanda:
--L'aiguille doit faire bien du mal?
--Non, répondit le capitaine.
Et comme il se trouvait seul avec ses amis et que dans les autres salles
les garçons rangeaient sur des tables de marbre, en un amoncellement
de bois noir et de rouge velours, les chaises désertées, Pontaillac obéit à
cette belle ardeur d'apologiste qui caractérise tous les morphinomanes:
--Vous allez voir!
Le jeune homme mit à nu son bras d'hercule, çà et là marqué
d'arabesques bizarres, et d'un coup sec, il enfonça l'aiguille en pleine
chair. Elle glissa dans les tissus; elle fut retirée sans qu'il s'échappât une
goutte de sang et que le visage du capitaine manifestât la moindre

inquiétude.
Cette expérience eut le pouvoir d'arracher des cris d'admiration aux
deux horizontales.
--Vous le voyez, mesdames, j'opère moi-même, et sans douleur, tel un
dentiste de la foire!
Il allait remplir la Pravaz.
--Qui en veut?
--Pas pour cent louis! hurla Thérèse.
--Folle, c'est le Paradis!
--Eh bien, puisqu'avant ça ne fait pas de mal et qu'après ça fait tant de
plaisir, j'essaierai! déclara Luce Molday.
Sur le boulevard des Italiens, on se sépara. Le major Lapouge et
Arnould-Castellier marchaient à pied vers leur domicile respectif; Jean
de Fayolle et Léon Darcy insistèrent pour entraîner Raymond dans un
restaurant de nuit où ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la
Pravaz héla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez
son autre maîtresse, la Stradowska.
* * * * *
Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment
Pontaillac, ce mâle superbe, était dominé, violenté, à jamais brisé par la
morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz? Ni
l'une, ni l'autre, peut-être, ou bien une troisième idole, car déjà, tout
brûlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu--de la grande
dame qu'il venait de saluer à l'Opéra, de la patricienne désirée--le comte
de Pontaillac oubliait ses deux autres maîtresses charmées et vaincues,
pour s'en aller rêver d'une nouvelle et plus difficile conquête, en son
hôtel, rue Boissy-d'Anglas.

II
Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison
mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel.
Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A
l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les
phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond
vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens intellectuel,
la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en présence d'un homme
libre, et non pas devant un fou qui échappe à l'historien de moeurs et
relève seulement de l'art médical.
Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de
l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait
l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les
pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au coeur généreux.
Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au
cercle voisin: L'Épatant, comme au quartier de cavalerie, comme chez
sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du
boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les
brusques changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les
symptômes d'une intoxication progressive.
Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même
qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une
blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo,
toujours aiguillonné par le besoin,
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