elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et attiré
dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à la
besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.
L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait
m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive à
franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture contrefaite,
m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer l'empereur que
j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses ordres
confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V....... tenait son
information; elle confirmait le premier avis; mais il ne s'agissait plus
que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte portée à la liberté de
ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef avec ses archers, quand
mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage, accompagné d'hommes à
cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais Napoléon, retenu par
une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact avec son ministre de
la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des Conseillers d'état Réal
et Dubois.
A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur
mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me dit
d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander sa
correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas d'un
refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de m'arrêter et
de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton persuasif, et
me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me pressa
presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de l'empereur.
«Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres de
l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec
tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances,
alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez
partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous
livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que
l'empereur me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible
que je ne sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes
papiers et de ma correspondance mettra l'empereur à portée de se
convaincre de l'injustice des soupçons que la malveillance de mes
ennemis a pu seule lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et
le plus fidèle de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à
débiter cette courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces
termes: «Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi
pendant l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester
à jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon porte-feuille,
ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance aux chances
d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à cela près, vous
trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame l'empereur; ils
sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés; il vous sera facile
de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec mes papiers
personnels, que je livre avec la même confiance à votre examen
scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à craindre
d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en
protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou
plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici
justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus
particulièrement chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se
conduisit avec autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le
pressentiment que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il
jugeât prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé,
pouvait remonter sur le pinacle.
[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses
fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un
des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires.
(Note de l'éditeur.)]
Touchée vraisemblablement de ma candeur[7], la commission
impériale se contenta de quelques papiers insignifians que je voulus
bien lui remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et
Dubois remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.
[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales. (Note
de l'éditeur.)]
A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le
cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai
rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon
hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes fils
étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était passé à
Ferrières, était entré dans une colère violente;

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