Mémoires de Joseph Fouché, Duc dOtrante, Ministre de la Police Générale | Page 4

Joseph Fouché
suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].
[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de Rovigo,
en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.» Bien
entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer dans le
monde, comprend tout le gouvernement impérial. (Note de l'éditeur.)]
En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et des
traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes des trois
Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient travailler comme

quatre à exploiter la police administrative en se partageant la France. Il
en était tout ébahi. Je lui présentai et lui recommandai de tout coeur les
principaux agens et employés que j'avais eu sous mes ordres; il
n'accueillit que le caissier, personnage rond, et le petit inquisiteur
Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué d'un certain tact,
s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce fut pour Savary une
vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de voir ce ministre
soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des solliciteurs,
confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les notes de
Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou pour les
refus, presque toujours accompagnés de juremens ou d'invectives. Je
n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir été trop bon que
j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux veiller sur ses jours si
précieux, il devait se montrer récalcitrant.
Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours,
d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases
coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police, que
les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de le
contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui fis
l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre dans la
caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.
[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché,
homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine
dont il laisse trop apercevoir les traces. (Note de l'éditeur.)]
Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais, d'un
autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon séjour à
Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ pour Rome,
comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y installer. Toute ma
maison fut montée sur le pied d'un gouvernement général, et jusqu'à
mes équipages portèrent en grosses lettres l'inscription: Équipages du
gouverneur général de Rome. Instruit que toutes mes démarches étaient
épiées, je mettais beaucoup de soins dans de petites choses.
Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de
demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute

réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon
audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics, que
j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient
adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4],
non sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les
journaux de Paris, par voie détournée, que je partais pour mon
gouvernement[5].
[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la terre de
Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que Fouché
avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé l'exacte
valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant alors en
ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire sur son
emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à
d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des
plus magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de
quatre lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré
d'abord après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie
d'Aix, ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (Note de
l'éditeur.)]
[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons que
c'est le 26 juin 1810. (Note de l'éditeur.)]
Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été difficile
de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard; j'avais entrevu
combien il était contrarié de voir l'opinion publique se prononcer contre
mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On n'apercevait plus
dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et une prévôté. Tous
ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me déroberais
difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.
En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé à
Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis que le
lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes papiers.
Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était positive;
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