Lettres à Sixtine | Page 3

Remy de Gourmont
BAISERS

Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton âme.
Quel parfum mets-tu sur ta bouche?

Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi, Si quelque volonté te retenait
encore, Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore Et qu'on
souffre-de toi Si l'heure différée était l'heure impossible, L'heure
chimérique et qui ne sonnera pas Si l'instant doit venir, où, statue
impassible, Tu me dédaigneras Si ces mains repoussaient les miennes
Si ces yeux se faisaient cruels Si le gouffre noir où vont les choses
anciennes Dévorait ces amours faits pour être éternels.
Conserver comme note. 2 mai 1887, matin.

2 mai (suite).
Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la vie?--Si
mortes. Devoir?--Lire J. Simon pour s'en dégoûter. Deuils
laissés?--Cela passe. {}uvre à faire?--Duperie. Lâcheté?--Zut!
cela me regarde.

Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.
Je suis parti, j'ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant
deux jours, chère, jusqu'à ce que je vous revoie, j'aurai devant les yeux
cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la cause. Je sors
et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans être bien sûr que
je vous l'enverrai, ni même que vous le lirez demain matin, puisque
votre système m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu'à de certains
moments.
Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont
pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l'effet d'une soudaine
déception. Comme elle m'est pénible, trois fois chère adorée, cette

pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car
volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette idée
d'envoyer une dépêche, de rentrer, mais l'impression était causée, hélas!
et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet éloignement
instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous n'avez
rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un seul des traits
de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse l'impression?
J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous ai quittée, et c'est
irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je m'en veux et je ne
puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de cela plus que de tous
les doutes, de toutes les sécheresses que j'ai pu éprouver depuis que
vous m'êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur que de faire naître
même une légère contrariété dans une femme que l'on aime si
intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au centuple
en soi-même?
Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes, il
n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter légèrement
votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien sûre, sont
pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à part, d'avoir
commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez ces phrases,
tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqué au principe de
n'évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément partager.
Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le
sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable.
Écrire ce qu'on sent, le dire est également impossible, peut-être à un
certain degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il
semble, ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les
abandons, ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas
seulement j'essaie de dire, mais j'ose écrire avec sincérité, et si je parais
fou, qu'importe? je ne suis pas faux. Après tout c'est un extrême plaisir
que d'être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le
sois, sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et
je ne puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout.
Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de n'arriver
qu'à un à peu près.

Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque je
vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je ne
vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n'ai que ce
que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme châtiment.
Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard,
une contraction dans vos lèvres, de l'ironie dans vos paroles, de la
raideur dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je
vous ai été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être,
pourtant, avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être
auriez-vous pu me laisser partir sous une impression moins déprimante,
je m'exagère si facilement les côtés attristants des choses. Mais je
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