Les conteurs à la ronde | Page 4

Charles Dickens

niais de votre espèce, dit-il. Venez, venez ici, Betsy Snap, regardez-le
donc?»
Betsy Snap était une vieille femme au teint jaunâtre, aux traits ridés,
notre unique servante, dont l'invariable occupation, à cette heure du
jour, consistait à frictionner les jambes de mon oncle. En lui criant de
me regarder, mon oncle lui appuya sa maigre main sur le crâne, et elle,
toujours agenouillée, tourna les yeux de mon côté. Au milieu de mon
anxiété, l'aspect de ce groupe me rappela la salle de dissection telle
qu'elle devait être du temps du chirurgien anatomiste, notre
prédécesseur dans la maison.
-- Regardez ce niais, cet innocent, continua mon oncle. Voilà celui dont
les gens vous disent qu'il n'est l'ennemi de personne que de lui-même.
Voilà le sot qui ne sait pas dire non. Voilà l'imbécile qui fait de si gros
bénéfices dans son commerce, qu'il a été forcé de prendre un associé
l'autre jour. Voilà le beau neveu qui va épouser une femme sans le sou,
et qui tombe entre les mains de deux Jézabel spéculant sur ma mort.»
Je vis alors jusqu'où allait la rage de mon oncle; car il fallait qu'il fût
réellement hors de lui pour se servir de ce dernier mot, qui lui causait
une telle répugnance, que nulle personne au monde n'aurait osé s'en
servir ou y faire allusion devant lui.
-- Sur ma mort! répéta-t-il comme s'il me bravait moi ou bravant son
horreur du mot... Sur ma mort... mort... mort! mais je ferai avorter la
spéculation. Faites votre dernier repas sous ce toit, nigaud que vous
êtes, et puisse-t-il vous étouffer!»
Vous devez bien penser que je n'apportai pas un grand appétit pour le
déjeuner auquel j'étais convié en ces termes; mais je pris à table ma
place accoutumée. C'en était fait, je vis bien que désormais mon oncle
me reniait pour son neveu... Je pouvais supporter tout cela et pire
encore ... je possédais le coeur de Christiana.

Il vida, comme d'habitude, sa jatte de lait, évitant toujours de la poser
sur la table et la tenant sur ses genoux, comme pour me montrer son
aversion pour moi. Quand il eut fini, il éteignit la chandelle, et nous
fûmes éclairés par la terne lueur de cette froide matinée de décembre.
-- Maintenant, monsieur Michel, dit-il, avant de nous séparer, je
voudrais dire un mot, devant vous, à ces dames.
-- Comme vous voudrez, monsieur, repris je; mais vous vous trompez
vous-même et nous faites une cruelle injure, si vous supposez qu'il y ait
dans cet engagement réciproque d'autre sentiment que l'amour le plus
désintéressé et le plus fidèle.
-- Mensonge!» répliqua-t-il, et ce mot fut sa seule réponse.
Il tombait une neige à moitié fondue et une pluie à moitié gelée. Nous
nous rendîmes à la maison où demeurait Christiana et sa mère. Mon
oncle les connaissait. Elles étaient assises à la table du déjeuner et elles
furent surprises de nous voir à cette heure.
-- Votre serviteur, madame, dit mon oncle à la mère. Vous devinez le
motif de ma visite, je présume, madame. J'apprends qu'il y a dans cette
maison tout un monde d'amour pur, désintéressé et fidèle. Je suis
heureux de vous amener ce qu'il y manque pour compléter le reste. Je
vous amène votre gendre, madame... et à vous votre mari, miss. Le
fiancé est un étranger pour moi; mais je lui fais mon compliment de son
excellente affaire.»
Il me lança, en partant, un ricanement cynique, et je ne le revis plus.
C'est une complète erreur (poursuivit le parent pauvre) de supposer de
ma chère Christiana, cédant à l'influence persuasive de sa mère, épousa
un homme riche qui passe souvent devant moi en voiture et
m'éclabousse... non, non... c'est moi qu'elle a épousé.
Voici comment il se fit que nous nous mariâmes beaucoup plus tôt que
nous n'en avions le projet. J'avais pris un logement modeste, je faisais
des économies et je spéculais dans l'avenir pour lui offrir une honnête

et heureuse aisance, lorsqu'un jour elle me dit avec un grand sérieux:
-- Michel, je vous ai donné mon coeur. J'ai déclaré que je vous aimais
et je me suis engagée à être votre femme. J'ai toujours été à vous à
travers les bonnes et les mauvaises chances, aussi véritablement à vous
que si nous nous étions épousés le jour où nous échangeâmes nos
promesses. Je vous connais bien... Je sais bien que si nous étions
séparés, si notre union était rompue tout- à-coup, votre vie serait à
jamais assombrie, et il vous resterait à peine l'ombre de cette force que
Dieu vous a donnée pour soutenir la lutte avec ce monde.
-- Que Dieu me vienne en aide, Christiana, répondis-je. Vous dites la
vérité.
-- Michel, dit-elle en mettant sa main dans la mienne avec la candeur de
son dévouement
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