là
combien cela me fait de peine de le quitter, quoique forcé d'avouer que
je ne sais trop pourquoi je resterais en ce bas monde. Je lui donne
quelques courts avis afin de le mettre en garde contre les conséquences
d'un caractère, qui fait qu'on n'est l'ennemi de personne que de
soi-même, et je m'efforce de le consoler d'une séparation... qui
l'affligera, j'en suis sûr... en lui prouvant que j'étais ici de trop pour tous,
excepté pour lui, et que, n'ayant pas su comment trouver ma place dans
cette grande foule, mieux vaut pour moi en être dehors: telle est
l'impression générale relativement à moi, dit le parent pauvre en
élevant un peu plus la parole, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix.
-- Eh bien, cette impression n'est pas exacte, et c'est afin de vous la
démontrer que je vais vous raconter ma véritable histoire et les
habitudes de ma vie qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi
d'abord, on suppose que je demeure dans une chambre à Clapham-Road.
Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du temps je
réside, -- j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, tant ce mot
semble prétentieux... je réside dans un château. Je ne veux pas dire que
ce soit un château baronnial, mais ce n'en est pas moins un édifice,
connu de tous sous le nom de CHÂTEAU. Là, je conserve le texte de la
véritable histoire de ma vie et la voici:
J'avais vingt-cinq ans. Je venais de prendre pour associé John Spatter,
qui avait été mon commis, et j'habitais encore dans la maison de mon
oncle Chill, dont j'attendais une grande fortune, lorsque je demandai
Christiana en mariage. J'aimais Christiana depuis longtemps; elle était
d'une rare beauté attrayante sous tous les rapports. Je me défiais bien un
peu de la veuve, sa mère, qui était d'un caractère intrigant et très
intéressé; mais je tachais d'avoir d'elle la meilleure opinion possible à
cause de Christiana. Je n'avais jamais aimé que Christiana et, dès
l'enfance, elle avait été pour moi l'univers tout entier, que dis- je? plus
encore.
Christiana m'accepta pour son prétendu avec le consentement de sa
mère, et je me crus le plus heureux des mortels. Je vivais assez
durement chez mon oncle Chill, fort à l'étroit et fort triste dans une
chambre nue, espèce de grenier sous les combles; aussi froide
qu'aucune chambre de donjon dans les vieilles forteresses du Nord.
Mais, possédant l'amour de Christiana, je n'avais plus besoin de rien sur
la terre. Je n'aurais pas changé mon sort contre celui d'aucun être
humain.
L'avarice était malheureusement le vice dominant de mon oncle Chill.
Tout riche qu'il était, il vivait misérablement et semblait avoir toujours
peur de mourir de faim. Comme Christiana n'avait pas de dot; j'hésitai
longtemps à lui avouer notre engagement mutuel; à la fin, je me décidai
à lui écrire pour lui: apprendre toute la vérité. Je lui remis moi-même,
ma lettre un soir, en allant me coucher.
Le lendemain, je descendis, par une matinée de décembre: le froid se
faisait sentir plus sévèrement encore dans la maison jamais chauffée de
mon oncle que dans la rue où brillait quelquefois du moins le soleil
d'hiver; et qui, à tout événement s'abîmait des visages souriants et de la
voix des passants. Ce fut avec un poids de glace sur le coeur que je me
dirigeai vers la salle basse où mon oncle prenait ses repas, large pièce
avec une étroite cheminée une fenêtre cintrée, sur les vitres de laquelle
les gouttes de la pluie, tombée pendant la nuit, ressemblaient aux
larmes des pauvres sans asile. Cette fenêtre s'éclairait du jour d'une
cour solitaire aux dalles crevassées; et qu'une grille, aux barreaux
rouillés, séparait d'un vieux corps de logis ayant servi de salle de
dissection au grand chirurgien qui avait vendu la maison à mon oncle.
Nous nous levions toujours de si bonne heure, qu'à cette saison de
l'année nous déjeunions à la lumière. Au moment où j'entrai, mon oncle
était si crispé par le froid, si ramassé sur lui-même dans son fauteuil
derrière la chandelle, que je ne l'aperçus qu'en touchant la table.
Je lui tendis la main... mais, lui, il saisit sa canne (étant infirme il allait
toujours avec une canne dans la maison), fit comme s'il allait m'en
frapper et me dit: Imbécile!
-- Mon oncle, répondis-je, je ne m'attendais pas à vous trouver si irrité...
En effet, je ne m'y attendais pas, quoi que je connusse son humeur
irascible et sa dureté naturelle.
--Vous ne vous y attendiez pas! répliqua-t-il. Quand vous êtes- vous
donc attendu à quelque chose? Quand avez-vous jamais su calculer ou
songer au lendemain, méprisable idiot!
-- Ce sont là de dures paroles, mon oncle.
-- De dures paroles! Ce sont des douceurs quand elles s'adressent à un

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