Les Indes Noires | Page 8

Jules Verne
exploitation régulière offre les plus grandes difficultés. Celles de la
Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale,

seront assez vite épuisées. Les Anglais auront certainement vidé
l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son
sol, avant le jour où le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette
époque, déjà, les filons carbonifères de l'Europe, atteints jusque dans
leurs dernières veines, auront été abandonnés.
Que l'on juge par les chiffres suivants des quantités de houille qui ont
été consommées depuis la découverte des premiers gisements. Les
bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Bavière comprennent
six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux
de la Bohême et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la
Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent également
cent cinquante mille hectares, qui s'étendent sous les territoires de
Liège, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situé
entre la Loire et le Rhône, Rive-de-Gier, Saint-Étienne, Givors, Épinac,
Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La
Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron à Aubin -- les gisements de
Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin,
Valenciennes, Lens, Béthune, recouvrent environ trois cent cinquante
mille hectares.
Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le
Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, à laquelle manque
presque absolument le combustible minéral, possède d'énormes
richesses carbonifères, -- mais épuisables comme toutes richesses. Le
plus important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le
sous-sol du comté de Northumberland, produit par an jusqu'à trente
millions de tonnes, c'est-à-dire près du tiers de la consommation
anglaise et plus du double de la production française. Le bassin du pays
de Galles, qui a concentré toute une population de mineurs à Cardiff, à
Swansea, à Newport, rend annuellement dix millions de tonnes de cette
houille si recherchée qui porte son nom. Au centre, s'exploitent les
bassins des comtés d'York, de Lancaster, de Derby, de Stafford, moins
productifs, mais d'un rendement considérable encore. Enfin, dans cette
portion de l'Écosse située entre Édimbourg et Glasgow, entre ces deux
mers qui l'échancrent si profondément, se développe l'un des plus
vastes gisements houillers du Royaume-Uni. L'ensemble de ces divers

bassins ne comprend pas moins de seize cent mille hectares, et produit
annuellement jusqu'à cent millions de tonnes du noir combustible.
Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins
de l'industrie et du commerce, que ces richesses s'épuiseront. Le
troisième millénaire de l'ère chrétienne ne sera pas achevé, que la main
du mineur aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels, suivant
une juste image, s'est concentrée la chaleur solaire des premiers jours
[2*].
Or, précisément à l'époque où se passe cette histoire, l'une des plus
importantes houillères du bassin écossais avait été épuisée par une
exploitation trop rapide. En effet, c'était dans ce territoire, qui se
développe entre Édimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de
dix à douze milles, que se creusait la houillère d'Aberfoyle, dont
l'ingénieur James Starr avait si longtemps dirigé les travaux.
Or, depuis dix ans, ces mines avaient dû être abandonnées. On n'avait
pu découvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent été
portés jusqu'à la profondeur de quinze cents et même de deux mille
pieds, et lorsque James Starr s'était retiré, c'était avec la certitude que le
plus mince filon avait été exploité jusqu'à complet épuisement.
Il était donc plus qu'évident que, en de telles conditions, la découverte
d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du sous-sol anglais
aurait été un événement considérable. La communication annoncée par
Simon Ford se rapportait-elle à un fait de cette nature ? C'est ce que se
demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait espérer.
En un mot, était-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on
l'appelait à faire de nouveau la conquête ? Il voulait le croire.
La seconde lettre avait un instant dérouté ses idées à ce sujet, mais
maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil
overman était là, l'attendant au rendez-vous indiqué. La lettre anonyme
n'avait donc plus aucune valeur.
A l'instant où l'ingénieur prenait pied sur le quai, le jeune homme

s'avança vers lui.
« Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre
entrée en matière.
-- Oui, monsieur Starr.
-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garçon ! Ah ! c'est que, depuis dix
ans, tu es devenu un homme !
-- Moi, je vous ai reconnu, répondit le jeune mineur, qui tenait son
chapeau à la main. vous n'avez pas changé, monsieur. vous êtes celui
qui m'a embrassé le jour des adieux à la fosse Dochart ! Ça ne s'oublie
pas, ces choses-là !
-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingénieur. Il pleut à torrents, et la
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