Les Indes Noires | Page 6

Jules Verne
et il apprendrait en quel
lieu résidait actuellement le vieil overman.
Cependant, le Prince de Galles continuait à soulever de grosses lames
sous la poussée de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du fleuve,
ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni
Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la droite. Le petit port
de Bowness, le port de Grangemouth, creusé à l'embouchure du canal
de la Clyde, disparaissaient dans l'humide brouillard. Culross, le vieux
bourg et les ruines de son abbaye de Cîteaux, Ilinkardine et ses
chantiers de construction, auxquels le steam-boat fit escale, Ayrthcastle
et sa tour carrée du XIIIe siècle, Clackmannan et son château, bâti par
Robert Bruce, n'étaient même pas visibles à travers les rayures obliques
de la pluie.
Le Prince de Galles s'arrêta à l'embarcadère d'Alloa pour déposer
quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serré en passant, après dix
ans d'absence, près de cette petite ville, siège d'exploitation
d'importantes houillères qui nourrissaient toujours une nombreuse
population de travailleurs. Son imagination l'entraînait dans ce sous-sol,
que le pic des mineurs creusait encore à grand profit. Ces mines d'Alloa,
presque contiguës à celles d'Aberfoyle, continuaient à enrichir le comté,
tandis que les gisements voisins, épuisés depuis tant d'années, ne
comptaient plus un seul ouvrier !
Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonça dans les nombreux détours
que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait
rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une
éclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date
du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de Stirling et le bourg royal de
ce nom, où le Forth, traversé par deux ponts, n'est plus navigable aux
navires de hautes mâtures.

A peine le Prince de Galles avait-il accosté, que l'ingénieur sautait
lestement sur le quai. Cinq minutes après, il arrivait à la gare de Stirling.
Une heure plus tard, il descendait du train à Callander, gros village
situé sur la rive gauche du Teith.
Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avança aussitôt vers
l'ingénieur.
C'était Harry, le fils de Simon Ford.
[1] Principale et célèbre rue du vieil Édimbourg.
III
Le sous-sol du Royaume-Uni
Il est convenable, pour l'intelligence de ce récit, de rappeler en
quelques mots quelle est l'origine de la houille.
Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde terrestre était
encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l'entourait, toute
saturée de vapeurs d'eau et largement imprégnée d'acide carbonique.
Peu à peu, ces vapeurs se condensèrent en pluies diluviennes, qui
tombèrent comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques
millions de milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'était, en effet, un
liquide chargé d'acide carbonique qui se déversait torrentiellement sur
un sol pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes,
à la fois maintenu dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil
que par les feux de la masse intérieure. C'est que la chaleur interne
n'était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre,
peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s'épancher à travers
ses pores. De là, une phénoménale végétation, -- telle, sans doute,
qu'elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures, Vénus
ou Mercure, plus rapprochées que la terre de l'astre radieux.
Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts
immenses; l'acide carbonique, si propre au développement du règne
végétal, abondait. Aussi les végétaux se développaient-ils sous la forme

arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacée. C'étaient
partout d'énormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, d'un aspect
monotone, qui n'auraient pu suffire à la nourriture d'aucun être vivant.
La terre n'était pas prête encore pour l'apparition du règne animal.
Voici quelle était la composition de ces forêts antédiluviennes. La
classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, variétés
de prêles arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes géants,
hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d'un mètre à leur base, des
astérophylles, des fougères, des sigillaires de proportions gigantesques,
dont on a retrouvé des empreintes dans les mines de Saint-Étienne --
toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne reconnaîtrait
d'analogues que parmi les plus humbles spécimens de la terre habitable
--, tels étaient, peu variés dans leur espèce, mais énormes dans leur
développement, les végétaux qui composaient exclusivement les forêts
de cette époque.
Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune,
rendue profondément humide par le mélange des eaux douces et des
eaux marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient
peu à peu de l'atmosphère, encore impropre au fonctionnement de la vie,
et on peut dire qu'ils étaient destinés à l'emmagasiner, sous forme de
houille, dans les entrailles mêmes du globe.
En effet, c'était l'époque des tremblements de terre, de ces secouements
du sol, dus aux
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