Les Indes Noires | Page 5

Jules Verne
de Bridgestreet, qui relie les trois

collines d'Édimbourg.
Quelques minutes après, James Starr arrivait à la gare du « Général
railway », et le train le débarquait, une demi-heure après, à Newhaven,
joli village de pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port
d'Édimbourg. La marée montante recouvrait alors la plage noirâtre et
rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, sorte
de jetée supportée par des chaînes. A gauche, un de ces bateaux qui
font le service du Forth, entre Édimbourg et Stirling, était amarré au «
pier » de Granton.
En ce moment, la cheminée du Prince de Galles vomissait des
tourbillons de fumée noire, et sa chaudière ronflait sourdement. Au son
de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se
hâtèrent d'accourir. Il y avait là une foule de marchands, de fermiers, de
ministres, ces derniers reconnaissables à leurs culottes courtes, à leurs
longues redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait leur cou.
James Starr ne fut pas le dernier à s'embarquer. Il sauta lestement sur le
pont du Prince de Galles. Bien que la pluie tombât avec violence, pas
un de ces passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon du
steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de leurs couvertures
de voyage, quelques-uns se ranimant de temps à autre avec le gin ou le
whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent « se vêtir à l'intérieur ».
Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres furent larguées,
et le Prince de Galles évolua pour sortir du petit bassin, qui l'abritait
contre les lames de la mer du Nord.
Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creusé entre les
rives du comté de Fife, au nord, et celles des comtés de Linlilhgow,
d'Édimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du Forth, fleuve
peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux profondes, qui,
descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans la mer à
Kincardine.
Ce ne serait qu'une courte traversée que celle de Granton-pier à
l'extrémité de ce golfe, si la nécessité de faire escale aux diverses
stations des deux rives n'obligeait à de nombreux détours. Les villes,

les villages, les cottages s'étalent sur les bords du Forth entre les arbres
d'une campagne fertile. James Starr, abrité sous la large passerelle jetée
entre les tambours, ne cherchait pas à rien voir de ce paysage, alors
rayé par les fines hachures de la pluie. Il s'inquiétait plutôt d'observer
s'il n'attirait pas spécialement l'attention de quelque passager. Peut-être,
en effet, l'auteur anonyme de la seconde lettre était-il sur le bateau.
Cependant, l'ingénieur ne put surprendre aucun regard suspect.
Le Prince de Galles, en quittant Granton-pier, se dirigea vers l'étroit
pertuis qui se glisse entre les deux pointes de Southoueensferry et
North-oueensferry, au-delà duquel le Forth forme une sorte de lac,
praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les brumes du fond
apparaissaient, dans de courtes éclaircies, les sommets neigeux des
monts Grampian.
Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'île de
Colm, couronnée par les ruines d'un monastère du XIIe siècle, les restes
du château de Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le gendre
du régent Murray, puis l'îlot fortifié de Garvie. Il franchit le détroit de
oueensferry, laissa à gauche le château de Rosyth, où résidait autrefois
une branche des Stuarts à laquelle était alliée la mère de Cromwell,
dépassa Blacknesscastle, toujours fortifié, conformément à l'un des
articles du traité de l'Union, et longea les quais du petit port de
Charleston, d'où s'exporte la chaux des carrières de Lord Elgin. Enfin,
la cloche du Prince de Galles signala la station de Crombie-Point.
Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée par une brise
violente, se pulvérisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
passaient comme des trombes.
James Starr n'était pas sans quelque inquiétude. Le fils d'Harry Ford se
trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par expérience : les mineurs,
habitués au calme profond des houillères, affrontent moins volontiers
que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de l'atmosphère.
De Callander à la fosse Dochart et au puits Yarow, il fallait compter
une distance de quatre milles. C'étaient là des raisons qui pouvaient,
dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil overman. Toutefois,
l'ingénieur se préoccupait davantage de l'idée que le rendez-vous donné

dans la première lettre eût été contremandé dans la seconde. -- C'était, à
vrai dire, son plus gros souci.
En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à l'arrivée du train à
Callander, James Starr était bien décidé à se rendre seul à la fosse
Dochart, et même, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. Là, il
aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford,
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