Le pays des fourrures | Page 3

Jules Verne
whisky et le gin, ils circulaient dans de petits verres d'étain, sans parler d'un punch gigantesque qui devait clore cette fête, dont les Indiens parleront longtemps dans leurs wigwams.
Aussi que de compliments les époux Joliffe re?urent pendant cette soirée! Mais aussi, quelle activité, quelle bonne grace! Comme ils se multipliaient! Avec quelle amabilité ils présidaient à la distribution des rafra?chissements! Non! ils n'attendaient pas, ils prévenaient les désirs de chacun. On n'avait pas le temps de demander, de souhaiter même. Aux sandwiches succédaient les tranches de l'inépuisable pudding! Au pudding, les verres de gin ou de whisky!
?Non, merci, mistress Joliffe.
-- Vous êtes trop bon, caporal, je vous demanderai la permission de respirer.
-- Mistress Joliffe, je vous assure que j'étouffe!
-- Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous voulez.
-- Non, cette fois, mistress, non! c'est impossible!?
Telles étaient les réponses que s'attirait presque invariablement l'heureux couple. Mais le caporal et sa femme insistaient tellement que les plus récalcitrants finissaient par céder. Et l'on mangeait sans cesse, et l'on buvait toujours! Et le ton des conversations montait! Les soldats, les employés s'animaient. Ici l'on parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets formés pour la saison prochaine! La faune entière des régions arctiques ne suffirait pas à satisfaire ces chasseurs entreprenants. Déjà les ours, les renards, les boeufs musqués, tombaient sous leurs balles! Les castors, les rats, les hermines, les martres, les wisons se prenaient par milliers dans leurs trappes! Les fourrures précieuses s'entassaient dans les magasins de la Compagnie, qui, cette année-là, réalisait des bénéfices hors de toute prévision. Et, tandis que les liqueurs, abondamment distribuées, enflammaient ces imaginations européennes, les Indiens, graves et silencieux, trop fiers pour admirer, trop circonspects pour promettre, laissaient dire ces langues babillardes, tout en absorbant, à haute dose, l'eau de feu du capitaine Craventy.
Le capitaine, lui, heureux de ce brouhaha, satisfait du plaisir que prenaient ces pauvres gens, relégués pour ainsi dire au-delà du monde habitable, se promenait joyeusement au milieu de ses invités, répondant à toutes les questions qui lui étaient posées, lorsqu'elles se rapportaient à la fête:
?Demandez à Joliffe! demandez à Joliffe!?
Et l'on demandait à Joliffe, qui avait toujours une parole gracieuse au service de chacun.
Parmi les personnes attachées à la garde et au service du Fort- Reliance, quelques-unes doivent être plus spécialement signalées, car ce sont elles qui vont devenir le jouet de circonstances terribles, qu'aucune perspicacité humaine ne pouvait prévoir. Il convient donc, entre autres, de citer le lieutenant Jasper Hobson, le sergent Long, les époux Joliffe et deux étrangères auxquelles le capitaine faisait les honneurs de la soirée.
C'était un homme de quarante ans que le lieutenant Jasper Hobson. Petit, maigre, s'il ne possédait pas une grande force musculaire, en revanche, son énergie morale le mettait au-dessus de toutes les épreuves et de tous les événements. C'était ?un enfant de la Compagnie?. Son père, le major Hobson, un Irlandais de Dublin, mort depuis quelques années, avait longtemps occupé avec Mrs. Hobson le Fort-Assiniboine. Là était né Jasper Hobson. Là, au pied même des Montagnes Rocheuses, son enfance et sa jeunesse s'écoulèrent librement. Instruit sévèrement par le major Hobson, il devint ?un homme? par le sang-froid et le courage, quand l'age n'en faisait encore qu'un adolescent. Jasper Hobson n'était point un chasseur, mais un soldat, un officier intelligent et brave. Pendant les luttes que la Compagnie eut à soutenir dans l'Orégon contre les compagnies rivales, il se distingua par son zèle et son audace, et conquit rapidement son grade de lieutenant. En conséquence de son mérite bien reconnu, il venait d'être désigné pour commander une expédition dans le Nord. Cette expédition avait pour but d'explorer les parties septentrionales du lac du Grand- Ours et d'établir un fort sur la limite du continent américain. Le départ du lieutenant Jasper Hobson devait s'effectuer dans les premiers jours d'avril.
Si le lieutenant présentait le type accompli de l'officier, le sergent Long, homme de cinquante ans, dont la rude barbe semblait faite en fibres de coco, était, lui, le type du soldat, brave par nature, obéissant par tempérament, ne connaissant que la consigne, ne discutant jamais un ordre, si étrange qu'il f?t, ne raisonnant plus, quand il s'agissait du service, véritable machine en uniforme, mais machine parfaite, ne s'usant pas, marchant toujours, sans se fatiguer jamais. Peut-être le sergent Long était-il un peu dur pour ses hommes, comme il l'était pour lui- même. Il ne tolérait pas la moindre infraction à la discipline, consignant impitoyablement à propos du moindre manquement, et n'ayant jamais été consigné. Il commandait, car son grade de sergent l'y obligeait, mais il n'éprouvait, en somme, aucune satisfaction à donner des ordres. En un mot, c'était un homme né pour obéir, et cette annihilation de lui-même allait à sa nature passive. C'est avec ces gens-là que l'on fait les armées redoutables. Ce ne sont
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