Le pays des fourrures | Page 2

Jules Verne
moitié brique, moitié fa?ence, dont le gros tuyau de t?le, traversant le plafond, allait épancher au dehors des torrents de fumée noire. Ce poêle tirait, ronflait, rougissait sous l'influence des pelletées de charbon que le chauffeur, -- un soldat spécialement chargé de ce service, -- y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un remous de vent encapuchonnait la cheminée extérieure. Une acre fumée, se rabattant à travers le foyer, envahissait alors le salon; des langues de flammes léchaient les parois de brique; un nuage opaque voilait la lumière de la lampe, et encrassait les poutres du plafond. Mais ce léger inconvénient touchait peu les invités du Fort-Reliance. Le poêle les chauffait, et ce n'était pas acheter trop cher sa chaleur, car il faisait terriblement froid au dehors, et au froid se joignait un coup de vent de nord, qui en redoublait l'intensité.
En effet, on entendait la tempête mugir autour de la maison. La neige qui tombait, presque solidifiée déjà, crépitait sur le givre des vitres. Des sifflements aigus, passant entre les jointures des portes et des fenêtres, s'élevaient parfois jusqu'à la limite des sons perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se décha?nait avec une épouvantable force. On sentait la maison trembler sur ses pilotis, les ais craquer, les poutres gémir. Un étranger, moins habitué que les h?tes du fort à ces convulsions de l'atmosphère, se serait demandé si la tourmente n'allait pas emporter cet assemblage de planches et de madriers. Mais les invités du capitaine Craventy se préoccupaient peu de la rafale, et, même au dehors, ils ne s'en seraient pas plus effrayés que ces pètrels- satanicles qui se jouent au milieu des tempêtes.
Cependant, au sujet de ces invités, il faut faire quelques observations. La réunion comprenait une centaine d'individus des deux sexes; mais deux seulement -- deux femmes -- n'appartenaient pas au personnel accoutumé du Fort-Reliance. Ce personnel se composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper Hobson, du sergent Long, du caporal Joliffe et d'une soixantaine de soldats ou employés de la Compagnie. Quelques-uns étaient mariés, entre autres le caporal Joliffe, heureux époux d'une Canadienne vive et alerte, puis un certain Mac Nap, écossais marié à une écossaise, et John Ra?, qui avait pris femme dernièrement parmi les Indiennes de la contrée. Tout ce monde, sans distinction de rang, officiers, employés ou soldats, était traité, ce soir-là, par le capitaine Craventy.
Il convient d'ajouter ici que le personnel de la Compagnie n'avait pas fourni seul son contingent à la fête. Les forts du voisinage, -- et dans ces contrées lointaines on voisine à cent milles de distance, -- avaient accepté l'invitation du capitaine Craventy. Bon nombre d'employés ou de facteurs étaient venus du Fort- Providence ou du Fort-Résolution, appartenant à la circonscription du lac de l'Esclave, et même du Fort-Chipewan et du Fort-Liard situés plus au sud. C'était un divertissement rare, une distraction inattendue, que devaient rechercher avec empressement ces reclus, ces exilés, à demi perdus dans la solitude des régions hyperboréennes.
Enfin, quelques chefs indiens n'avaient point décliné l'invitation qui leur fut faite. Ces indigènes, en rapports constants avec les factoreries, fournissaient en grande partie et par voie d'échange les fourrures dont la Compagnie faisait le trafic. C'étaient généralement des Indiens Chipeways, hommes vigoureux, admirablement constitués, vêtus de casaques de peaux et de manteaux de fourrures du plus grand effet. Leur face, moitié rouge, moitié noire, présentait ce masque spécial que la ?couleur locale? impose en Europe aux diables des féeries. Sur leur tête se dressaient des bouquets de plumes d'aigle déployés comme l'éventail d'une se?ora et qui tremblaient à chaque mouvement de leur chevelure noire. Ces chefs, au nombre d'une douzaine, n'avaient point amené leurs femmes, malheureuses ?squaws? qui ne s'élèvent guère au-dessus de la condition d'esclaves.
Tel était le personnel de cette soirée, auquel le capitaine faisait les honneurs du Fort-Reliance. On ne dansait pas, faute d'orchestre; mais le buffet rempla?ait avantageusement les gagistes des bals européens. Sur la table s'élevait un pudding pyramidal que Mrs. Joliffe avait confectionné de sa main; c'était un énorme c?ne tronqué, composé de farine, de graisse de rennes et de boeuf musqué, auquel manquaient peut-être les oeufs, le lait, le citron recommandés par les traités de cuisine, mais qui rachetait ce défaut par ses proportions gigantesques. Mrs. Joliffe ne cessait de le débiter en tranches, et cependant l'énorme masse résistait toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer rempla?ait les fines tartines de pain anglais; entre deux tranches de biscuit qui, malgré leur dureté, ne résistaient pas aux dents des Chipeways, Mrs. Joliffe avait ingénieusement glissé de minces lanières de ?corn-beef,? sorte de boeuf salé, qui tenait la place du jambon d'York et de la galantine truffée des buffets de l'ancien continent. Quant aux rafra?chissements, le
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