Le chateau des Carpathes | Page 8

Jules Verne
patrie transylvaine au cours de ses lointaines pérégrinations. Aussi, revint-il prendre part à l'une des sanglantes révoltes des paysans roumains contre l'oppression hongroise.
Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire échut en partage aux vainqueurs.
C'est à la suite de cette défaite que le baron Rodolphe quitta définitivement le chateau des Carpathes, dont certaines parties tombaient déjà en ruine. La mort ne tarda pas à priver le burg de ses derniers serviteurs, et il fut totalement délaissé. Quant au baron de Gortz, le bruit courut qu'il s'était patriotiquement joint au fameux Rosza Sandor, un ancien détrousseur de grande route, dont la guerre de l'indépendance avait fait un héros de drame. Par bonheur pour lui, après l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'était séparé de la bande du compromettant ? betyar ?, et il fit sagement, car l'ancien brigand, redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la police, qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar.
Néanmoins, une version fut généralement admise chez les gens du comitat : à savoir que le baron Rodolphe avait été tué pendant une rencontre de Rosza Sandor avec les douaniers de la frontière. Il n'en était rien, bien que le baron de Gortz ne se f?t jamais remontré au burg depuis cette époque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est prudent de n'accepter que sous réserve les on-dit de cette crédule population.
Chateau abandonné, chateau hanté, chateau visionné. Les vives et ardentes imaginations l'ont bient?t peuplé de fant?mes, les revenants y apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se passent encore les choses au milieu de certaines contrées superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut prétendre au premier rang parmi elles.
Du reste, comment ce village de Werst e?t-il pu rompre avec les croyances au surnaturel ? Le pope et le magister, celui-ci chargé de l'éducation des enfants, celui-là dirigeant la religion des fidèles, enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient bel et bien. Ils affirmaient, ? avec preuves à l'appui ?, que les loups-garous courent la campagne, que les vampires, appelés stryges, parce qu'ils poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain, que les ? staffii ? errent à travers les ruines et deviennent malfaisants, si on oublie de leur porter chaque soir le boire et le manger. Il y a des fées, des ? babes ?, qu'il faut se garder de rencontrer le mardi ou le vendredi, les deux plus mauvais jours de la semaine. Aventurez-vous donc dans les profondeurs de ces forêts du comitat, forêts enchantées, où se cachent les ? balauri ?, ces dragons gigantesques, dont les machoires se distendent jusqu'aux nuages, les ? zmei ? aux ailes démesurées, qui enlèvent les filles de sang royal et même celles de moindre lignée, lorsqu'elles sont jolies ! Voilà nombre de monstres redoutables, semble-t-il, et quel est le bon génie que leur oppose l'imagination populaire ? Nul autre que le ? serpi de casa ?, le serpent du foyer domestique, qui vit familièrement au fond de l'atre, et dont le paysan achète l'influence salutaire en le nourrissant de son meilleur lait.
Or, si jamais burg fut aménagé pour servir de refuge aux h?tes de cette mythologie roumaine, n'est-ce pas le chateau des Carpathes ? Sur ce plateau isolé, qui est inaccessible, excepté par la gauche du col de Vulkan, il n'était pas douteux qu'il abritat des dragons, des fées, des stryges, peut-être aussi quelques revenants de la famille des barons de Gortz. De là une réputation de mauvais aloi, très justifiée, disait-on. Quant à se hasarder à le visiter, personne n'y e?t songé. Il répandait autour de lui une épouvante épidémique, comme un marais insalubre répand des miasmes pestilentiels. Rien qu'à s'en rapprocher d'un quart de mille, c'e?t été risquer sa vie en ce monde et son salut dans l'autre. Cela s'apprenait couramment à l'école du magister Hermod.
Toutefois, cet état de choses devait prendre fin, dès qu'il ne resterait plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz. Et c'est ici qu'intervenait la légende.
D'après les plus autorisés notables de Werst, l'existence du burg était liée à celle du vieux hêtre, dont la ramure grima?ait sur le bastion d'angle, situé à droite de la courtine.
Depuis le départ de Rodolphe de Gortz -- les gens du village, et plus particulièrement le patour Frik, l'avaient observé --, ce hêtre perdait chaque année une de ses ma?tresses branches. On en comptait dix-huit à son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut aper?u pour la dernière fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois pour le présent. Or, chaque branche tombée, c'était une année de retranchée à l'existence du burg. La chute de la dernière amènerait son anéantissement définitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on chercherait
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