Le Diable amoureux; LHonneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive | Page 5

Jacques Cazotte
frappe trois coups pour
faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la table
assez près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il, venez chercher ma
pipe, allumez-la, et rapportez-la moi.»
Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe; et,

avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel était ce
Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et mon
interlocuteur avait repris son occupation.
Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour
jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: «Je prends
la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; soyez sage,
et nous nous reverrons.»
Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je me
promettais de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le
lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion, je devins son
ombre.
Je lui faisais mille questions; il éludait les unes et répondait aux autres
d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la religion de ses
pareils. «C'est, me répondit-il, la religion naturelle.» Nous entrâmes
dans quelques détails; ses décisions cadraient plus avec mes penchants
qu'avec mes principes; mais je voulais venir à mon but, et ne devais pas
le contrarier.
--Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous être
en commerce avec eux: je le veux, je le veux.
--Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve;
vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut
aborder sans crainte de cette sublime catégorie...
--Eh! me faut-il bien du temps?...--Peut-être deux ans...--J'abandonne
ce projet, m'écriai-je; je mourrais d'impatience dans l'intervalle, vous
êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que
vous avez créé dans moi: il me brûle...
--Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites
trembler pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer
des esprits sans aucune des préparations?...
--Eh! que pourrait-il m'en arriver?...--Je ne dis pas qu'il dût absolument

vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre
faiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond, nous
sommes nés pour les commander...--Ah! je les commanderai...--Oui,
vous avez le coeur chaud; mais si vous perdez la tête, s'ils vous
effrayent à certain point?...
--S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour
m'effrayer...--Quoi! quand vous verriez le diable?...--Je tirerais les
oreilles au grand diable d'enfer...
--Bravo! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je
vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner
avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.»
Nous n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec
tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade
deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La
conversation roule sur des choses indifférentes.
Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici.
Nous sommes en route: nous arrivons. Ces restes des monuments les
plus augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à mon
imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. Voilà, disais-je,
le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie des
hommes. Nous avançons dans les ruines et enfin nous sommes
parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur,
qu'aucune lumière extérieure n'y pouvait pénétrer.
Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je
m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. Le
séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre que
nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds
en carré à peu près, et ayant quatre issues. Mon camarade, à l'aide d'un
roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de
lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort après y avoir
dessiné quelques caractères. «Entrez dans ce penthacle, mon brave, me
dit-il, et n'en sortez qu'à de bonnes enseignes...

--Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je
sortir?...--Quand tout vous sera soumis; mais avait ce temps, si la
frayeur vous faisait faire une fausse démarche, vous pourriez courir les
risques les plus grands.»
Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de
quelques mots que je n'oublierai jamais. «Récitez, me dit-il, cette
conjuration avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement
Béelzébut, et surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.»
Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. Je tiendrai
parole, me dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. «Nous vous
souhaitons bien du succès, me

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