Le Diable amoureux; LHonneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive | Page 6

Jacques Cazotte
dit-il; quand vous aurez fini, vous nous
avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle vous
devez sortir pour nous rejoindre.» Ils se retirent.
Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au
moment de les rappeler; mais il y avait trop à rougir pour moi; c'était
d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la place
où j'étais, je tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer, dis-je; on
veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui m'éprouvent sont à deux
pas d'ici, et à la suite de mon évocation je dois m'attendre à quelques
tentatives de leur part pour m'épouvanter. Tenons bon; tournons la
raillerie contre les mauvais plaisants.
Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée par le
ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et
même l'intérieur de ma caverne.
Un peu rassuré par mes réflexions, je me rasseois sur mes reins; je me
piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et en
grossissant le son, j'appelle à trois reprises et à très courts intervalles,
Béelzébut.
Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se
hérissaient sur la tête.
À peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants, vis-à-vis de

moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que
celle du jour fond par cette ouverture: une tête de chameau horrible,
autant par sa grosseur que par sa forme se présente à la fenêtre: surtout
elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, et,
d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: Che vuoi? Toutes
les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi du terrible
Che vuoi?
Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon
courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau,
au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes oreilles.
Je sentis la nécessité de rappeler mes forces: une sueur froide allait les
dissiper; je fis un effort sur moi. Il faut que notre âme soit bien vaste et
ait un prodigieux ressort; une multitude de sentiments, d'idées, de
réflexions touchent mon coeur, passent dans mon esprit, et font leur
impression toutes à la fois.
La résolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe
hardiment le spectre. «Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te
montrant sous cette forme hideuse?»
Le fantôme balance un moment: «Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de
voix plus bas...--L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître?
Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton
soumis.
--Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour
vous être agréable?»
La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien: «Viens, lui
dis-je, sous la figure d'un épagneul.»
À peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col
de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, et
vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles
traînantes jusqu'à terre.

La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste sous
la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi.
Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des
courbettes. «Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher l'extrémité
des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.»
Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle, je tends le
pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les oreilles, il
se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis que c'était
une petite femelle. «Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne: tu vois que j'ai
compagnie, ces messieurs attendent à quelque distance d'ici; la
promenade a dû les altérer; je veux leur donner une collation; il faut des
fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien
entendu; éclaire et décore la salle sans faste, mais proprement. Vers la
fin de la collation, tu viendras en virtuose du premier talent, et tu
porteras une harpe; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde
à bien jouer ton rôle, mets de l'expression dans ton chant, de la décence,
de la retenue dans ton maintien...
--J'obéirai, maître, mais sous quelle condition...
--Sous celle d'obéir, esclave. Obéis, sans réplique, ou...
--Vous ne me connaissez pas, maître; vous me traiteriez avec moins de
rigueur; j'y mettrais peut-être l'unique condition de vous désarmer et de
vous plaire.
Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois mes
ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève à
l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts de
mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables; c'était un
salon de marbre jaspé.

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