précède le conte, si bien qu'on se demande s'il a parlé
sérieusement ou s'il a raillé, lorsqu'il s'étend si complaisamment sur ces
informes vignettes dont les enfants de nos jours, élevés dans
l'admiration des images d'Épinal, ne voudraient point entreprendre
l'enluminure. À une époque où les Moreau, les Cochin, les Saint-Aubin
et les Gravelot prodiguaient leurs coquets chefs-d'oeuvre, il n'eût pas
été permis de leur préférer ces grossières ébauches, et Cazotte n'était
pas homme à méconnaître les productions si gracieusement spirituelles
de ses contemporains. La boutade qui termine le susdit avis au lecteur
atteste amplement que l'auteur du conte n'était rien moins qu'un esprit
naïf... «Qu'il nous soit permis seulement de dire un mot de l'ouvrage. Il
a été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce n'est point, comme à
l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; il l'a écrit pour son plaisir et un peu
pour l'édification de ses concitoyens, car il est très moral; le style en est
rapide, point d'esprit à la mode, point de métaphysique, point de
science, encore moins de jolies impiétés et de hardiesses
philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de
front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que l'auteur ait senti qu'un
homme qui a la tête tournée d'amour est déjà bien à plaindre: mais
lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, l'obsède, le
mène et veut à toute force s'en faire aimer, c'est le diable...»
* * *
LE DIABLE AMOUREUX
NOUVELLE ESPAGNOLE
J'étais à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous
vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens,
c'est-à-dire des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire; et
nous philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus d'autre
ressource.
Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce
autour d'un très petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons
secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes.
Un d'entre nous prétendait que c'était une science réelle, et dont les
opérations étaient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que
c'étaient un amas d'absurdités, une source de friponneries, propres à
tromper les gens crédules et à amuser les enfants.
Le plus âgé d'entre nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air
distrait, et ne disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient
spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et
m'empêchait de prendre part à une conversation trop peu réglée pour
qu'elle eût de l'intérêt pour moi.
Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançait: on se sépara,
et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi.
Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés
sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.
--Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit:
pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?
--C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou
blâmer ce que je ne connais pas: je ne sais même ce que veut dire le
mot cabale.
--Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles dont
il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une science
qui enseigne à transformer les métaux, et à réduire les esprits sous notre
obéissance?
--Je ne connais rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que je
suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un
carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni nier sur
l'essence des uns et des autres, sur les modifications et impressions dont
ils sont susceptibles.
--Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien
la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et si vous
n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre naturel, la
franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit me plaisent: je
sais quelque chose de plus que le commun des hommes: jurez-moi le
plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de vous
conduire avec prudence, et vous serez mon écolier.
--L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est très
agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai que
naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances
ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné cette
sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais
quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce que
disaient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui
nous instruisent; peut-on se lier avec eux?
--Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-même;
quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve
sans réplique.»
Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il

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