Mettrie, d'Argens,
Algarotti et le général Quintus Icilius.
Frédéric était dur, violent et profondément égoïste. Avec cela, il était
généreux et bon, même tendre et affectueux à ses heures. Ceci n'est
point un paradoxe. Tout le monde connaît le caractère à la fois terrible
et séduisant de cet homme à faces multiples, organisation compliquée
et remplie de contrastes, comme toutes les natures puissantes, surtout
lorsqu'elles sont investies du pouvoir suprême, et qu'une vie agitée les
développe dans tous les sens.
Tout en soupant, tout en raillant et devisant avec amertume et avec
grâce, avec brutalité et avec finesse, au milieu de ces chers amis qu'il
n'aimait pas, et de ces admirables _beaux-esprits_ qu'il n'admirait guère,
Frédéric devint tout à coup rêveur, et se leva au bout de quelques
instants de préoccupation, en disant à ses convives:
«Causez toujours, je vous entends.»
Là-dessus, il passe dans la chambre voisine, prend son chapeau et son
épée, fait signe à un page de le suivre, et s'enfonce dans les profondes
galeries et les mystérieux escaliers de son vieux palais, tandis que ses
convives, le croyant tout près, mesurent leurs paroles et n'osent rien se
dire qu'il ne puisse entendre. Au reste, ils se méfiaient tellement (et
pour cause) les uns des autres, qu'en quelque lieu qu'ils fussent sur la
terre de Prusse, ils sentaient toujours planer sur eux le fantôme
redoutable et malicieux de Frédéric.
La Mettrie, médecin peu consulté et lecteur peu écouté du roi, était le
seul qui ne connût pas la crainte et qui n'en inspirât à personne. On le
regardait comme tout à fait inoffensif, et il avait trouvé le moyen que
personne ne put lui nuire. C'était de faire tant d'impertinences, de folies
et de sottises devant le roi, qu'il eût été impossible d'en supposer
davantage, et qu'aucun ennemi, aucun délateur n'eût su lui attribuer un
tort qu'il ne se fût pas hautement et ambitieusement donné de lui-même
aux yeux du roi. Il paraissait prendre au pied de la lettre le
philosophisme égalitaire que le roi affectait dans sa vie intime avec les
sept ou huit personnes qu'il honorait de sa familiarité. A cette époque,
après dix ans de règne environ, Frédéric, encore jeune, n'avait pas
dépouillé entièrement l'affabilité populaire du prince royal, du
philosophe hardi de Remusberg. Ceux qui le connaissaient n'avaient
garde de s'y fier. Voltaire, le plus gâté de tous et le dernier venu,
commençait à s'en inquiéter et à voir le tyran percer sous le bon prince,
le Denys sous le Marc-Aurèle. Mais La Mettrie, soit candeur inouïe,
soit calcul profond, soit insouciance audacieuse, traitait le roi avec
aussi peu de façons que le roi avait prétendu vouloir l'être. Il ôtait sa
cravate, sa perruque, voire ses souliers dans ses appartements, s'étendait
sur les sofas, avait son franc parler avec lui, le contredisait ouvertement,
se prononçait lestement sur le peu de cas à faire des grandeurs de ce
monde, de la royauté comme de la religion, et de tous les autres
_préjugés_ battus en brèche par la raison du jour; en un mot, se
comportait en vrai cynique, et donnait tant de motifs à une disgrâce et à
un renvoi, que c'était miracle de le voir resté debout, lorsque tant
d'autres avaient été renversés et brisés pour de minces peccadilles. C'est
que sur les caractères ombrageux et méfiants comme était Frédéric, un
mot insidieux rapporté par l'espionnage, une apparence d'hypocrisie, un
léger doute, font plus d'impressions que mille imprudences. Frédéric
tenait son La Mettrie pour insensé, et souvent il s'arrêtait pétrifié de
surprise devant lui, en se disant:
«Voilà un animal d'une impudence vraiment scandaleuse.»
Puis il ajoutait à part:
«Mais c'est un esprit sincère, et celui-là n'a pas deux langages, deux
opinions sur mon compte. Il ne peut pas me maltraiter en cachette plus
qu'il ne fait en face; au lieu que tous les autres, qui sont à mes pieds,
que ne disent-ils pas et que ne pensent-ils pas, quand je tourne le dos et
qu'ils se relèvent? Donc La Mettrie est le plus honnête homme que je
possède, et je dois le supporter d'autant plus qu'il est insupportable.»
Le pli était donc pris. La Mettrie ne pouvait plus fâcher le roi, et même
il réussissait à lui faire trouver plaisant de sa part ce qui eût été
révoltant de celle de tout autre. Tandis que Voltaire s'était embarqué,
dès le commencement, dans un système d'adulations impossible à
soutenir, et dont il commençait à se fatiguer et à se dégoûter
étrangement lui-même, le cynique La Mettrie allait son train, s'amusait
pour son compte, était aussi à l'aise avec Frédéric qu'avec le premier
venu, et ne se trouvait pas dans la nécessité de maudire et de renverser
une idole à laquelle il n'avait jamais rien sacrifié ni rien promis. Il
résultait de cet état de son

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