La comtesse de Rudolstadt | Page 5

George Sand
à madame de
Cocceï, je ne m'étonne pas qu'elle n'ait jamais pu le souffrir. Dit-on que
cette Porporina ait l'humeur aussi sauvage avec lui?
--On dit qu'elle est parfaitement modeste, convenable, craintive et
triste.
--Eh bien, ce serait le meilleur moyen de plaire au roi. Peut-être est-elle
fort habile. Si elle pouvait l'être! et si l'on pouvait se fier à elle!
--Ne vous fiez à personne, madame, je vous en supplie, pas même à
madame de Maupertuis, qui dort si profondément dans ce moment-ci.
--Laisse-la ronfler. Éveillée ou endormie, c'est toujours la même bête...
C'est égal, de Kleist, je voudrais connaître cette Porporina, et savoir si
l'on peut tirer d'elle quelque chose. Je regrette beaucoup de n'avoir pas
voulu la recevoir chez moi, lorsque le roi m'a proposé de me l'amener le
matin pour faire de la musique: tu sais que j'avais une prévention contre
elle...
--Mal fondée, certainement. Il était bien impossible...
--Ah! qu'il en soit ce que Dieu voudra! le chagrin et l'épouvante m'ont
tellement travaillée depuis un an, que les soucis secondaires se sont
effacés. J'ai envie de voir cette fille. Qui sait si elle ne pourrait pas
obtenir du roi ce que nous implorons vainement? Je me suis figuré cela
depuis quelques jours, et comme je ne pense pas à autre chose qu'à ce
que tu sais, en voyant Frédéric s'agiter et s'inquiéter ce soir à propos
d'elle, je me suis affermie dans l'idée qu'il y avait là une porte de salut.
--Que Votre Altesse y prenne bien garde... le danger est grand.
--Tu dis toujours cela; j'ai plus de méfiance et de prudence que toi.

Allons, il faudra y penser. Réveille ma chère gouvernante, nous
arrivons.»

II.
Pendant que la jeune et belle abbesse[1] se livrait à ses commentaires,
le roi entrait sans frapper dans la loge de la Porporina, au moment où
elle commençait à reprendre ses esprits.
[Note 1: On sait que Frédéric donnait des abbayes, des canonicats et
des évêchés à ses favoris, à ses officiers, et à ses parents protestants. La
princesse Amélie, ayant refusé obstinément de se marier, avait été
dotée par lui de l'abbaye de Quedlimburg, prébende royale qui
rapportait cent mille livres de rente, et dont elle porta le titre à la
manière des chanoinesses catholiques.]
«Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il d'un ton peu compatissant et même
peu poli, comment vous trouvez-vous? Êtes-vous donc sujette à ces
accidents-là? dans votre profession, ce serait un grave inconvénient.
Est-ce une contrariété que vous avez eue? Êtes-vous si malade que vous
ne puissiez répondre? Répondez, vous, Monsieur, dit-il au médecin qui
soignait la cantatrice, est-elle gravement malade?
--Oui, Sire, répondit le médecin, le pouls est à peine sensible. Il y a un
désordre très-grand dans la circulation, et toutes les fonctions de la vie
sont comme suspendues; la peau est glacée.
--C'est vrai, dit le roi en prenant la main de la jeune fille dans la sienne;
l'oeil est fixe, la bouche décolorée. Faites-lui prendre des gouttes
d'Hoffmann, que diable! Je craignais que ce ne fût une scène de
comédie, je me trompais. Cette fille est fort malade. Elle n'est ni
méchante, ni capricieuse, n'est-ce pas, monsieur Porporino? Personne
ne lui a fait de chagrin ce soir? Personne n'a jamais eu à se plaindre
d'elle, n'est-ce pas?
--Sire, ce n'est pas une comédienne, répondit Porporino, c'est un ange.

--Rien que cela! En êtes-vous amoureux?
--Non, Sire, je la respecte infiniment; je la regarde comme ma soeur.
--Grâce à vous deux et à Dieu, qui ne damne plus les comédiens, mon
théâtre va devenir une école de vertu! Allons, la voilà qui revient un
peu. Porporina, est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
--Non, Monsieur, répondit la Porporina en regardant d'un air effaré le
roi qui lui frappait dans les mains.
--C'est peut-être un transport au cerveau, dit le roi; vous n'avez pas
remarqué qu'elle fût épileptique?
--Oh! Sire, jamais! ce serait affreux, répondit le Porporino, blessé de la
manière brutale dont le roi s'exprimait sur le compte d'une personne si
intéressante.
--Ah! tenez, ne la saignez pas, dit le roi en repoussant le médecin qui
voulait s'armer de sa lancette; je n'aime pas à voir froidement couler le
sang innocent hors du champ de bataille. Vous n'êtes pas des guerriers,
vous êtes des assassins, vous autres! laissez-la tranquille; donnez-lui de
l'air. Porporino, ne la laissez pas saigner; cela peut tuer, voyez-vous!
Ces messieurs-là ne doutent de rien. Je vous la confie. Ramenez-la dans
votre voiture, Poelnitz! Enfin vous m'en répondez. C'est la plus grande
cantatrice que nous ayons encore eue, et nous n'en retrouverions pas
une pareille de si tôt. A propos, qu'est-ce que vous me chanterez
demain, monsieur Conciolini?»
Le roi descendit l'escalier du théâtre avec le ténor en parlant d'autre
chose, et alla se mettre à souper avec Voltaire, La
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