LAssommoir | Page 3

Emile Zola
pique dur, ce matin.
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il vit
que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la tête; puis, il vint

jusqu'à la couchette des enfants qui dormaient toujours avec leurs
mines roses de chérubins; et, baissant la voix:
-- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous désolez
pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique; l'autre jour,
quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraît-il, il était comme un
fou. Peut-être bien qu'il a passé la nuit avec des amis à dire du mal de
cette crapule de Bonaparte.
-- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous croyez.
Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout le monde,
mon Dieu!
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller chercher son lait, si
elle ne voulait pas sortir: elle était une belle et brave femme, elle
pouvait compter sur lui, le jour où elle serait dans la peine. Gervaise,
dès qu'il se fut éloigné, se remit à la fenêtre.
A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons bleus, les
maçons à leurs cottes blanches, les peintres à leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un
effacement plâtreux, un ton neutre, où dominaient le bleu déteint et le
gris sale. Par moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa pipe, tandis
qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une
parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris,
qui, un à un, les dévorait, par la rue béante du Faubourg-Poissonnière.
Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, à la porte des
deux marchands de vin qui enlevaient leurs volets, des hommes
ralentissaient le pas; et, avant d'entrer, ils restaient au bord du trottoir,
avec des regards obliques sur Paris, les bras mous, déjà gagnés à une
journée de flâne. Devant les comptoirs, dés groupes s'offraient des
tournées, s'oubliaient là, debout, emplissant les salles, crachant,
toussant, s'éclaircissant la gorgé à coups de petits verres.
Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père Colombe, où elle
pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tête, en tablier,
l'interpella du milieu de la chaussée.
-- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale!
Gervaise se pencha.
-- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,

aujourd'hui!
-- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.
Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir. Madame Boche
était concierge de la maison dont le restaurant du _Veau à deux têtes_
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les hommes
qui mangeaient, à côté. La concierge raconta qu'elle allait à deux pas,
rue de la Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont son mari
ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite, elle parla
d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la veille, et qui
avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois heures du matin. Mais,
tout en bavardant, elle dévisageait la jeune femme, d'un air de curiosité
aiguë; et elle semblait n'être venue là, se poser sous la fenêtre, que pour
savoir.
-- Monsieur Lantier est donc encore couché? demanda-t-elle
brusquement.
-- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de rougir.
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de sacrés fainéants,
lorsqu'elle revint, pour crier:
-- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai quelque
chose à laver, je vous garderai une place à côté de moi. et nous
causerons.
Puis, comme prise d'une subite pitié:
-- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester là, vous
prendrez du mal... Vous êtes violette.
Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles heures,
jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le flot de blouses
descendant des hauteurs avait cessé; et seuls quelques retardataires
franchissaient la barrière à grandes enjambées. Chez les marchands de
vin, les mêmes hommes, debout, continuaient à boire, à tousser et à
cracher. Aux ouvriers avaient succédé les ouvrières, les brunisseuses,
les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs minces vêtements,
trottant le long des boulevards extérieurs; elles allaient par bandes de
trois ou quatre, causaient vivement, avec de légers rires et des regards
luisants jetés autour d'elles; de loin en loin, une, toute seule, maigre,
l'air pâle et sérieux, suivait le mur de l'octroi, en évitant les coulées

d'ordures. Puis, les employés étaient passés, soufflant dans leurs
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