Jean qui grogne et Jean qui rit | Page 3

Comtesse de Ségur
toi, moi.»
La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit
paquet accroché au bout du bâton de voyage.
«Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te
ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà
deux de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour

toi; c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean.
JEAN.
Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous
voudrons; personne pour nous contrarier.
JEANNOT.
Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine!
Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content
de ne plus l'entendre gronder et crier après moi.
JEAN.
Écoute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est
méchante! Elle crie après toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais
aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obéissais pas.
JEANNOT.
Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber
du jour: j'avais peur!
JEAN.
Peur! d'aller à cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du
jardin chercher du bois!
JEANNOT.
Écoute donc! Moi, je n'aime pas à sortir seul à la nuit. C'est plus fort
que moi: j'ai peur!
JEAN.
Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure, puisque tu es content de t'en aller?
Et pourquoi t'étais-tu si bien caché, que c'est pas un pur hasard si je t'ai
trouvé?

JEANNOT.
Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce
grand Paris.
JEAN.
Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis
toi-même que tu étais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en
aller?
JEANNOT.
C'est égal, j'aime mieux être mal au pays et savoir comment et pourquoi
je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir où je vais,
et avec qui et comment je dois souffrir.
JEAN.
Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir à souffrir?
JEANNOT.
Parce que, quoi qu'on fasse, où qu'on aille, avec qui qu'on vive, on
souffre toujours! Je le sais bien, moi.
JEAN, riant.
Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis
plus souvent heureux que malheureux, content que mécontent, et je me
sens du courage pour la route et pour Paris.
JEANNOT.
Je crois bien! tu as une mère, toi! Je n'ai qu'une tante!
JEAN.
Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et

que ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu
grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que
pleurer.»
Jeannot ne répondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus rien.
Ils marchèrent en silence et ils arrivèrent à la porte d'Hélène; en
l'ouvrant, Jeannot se sentit surmonté par une forte odeur de lapin et de
galette.
HÉLÈNE.
Te voilà enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquiétais de ne pas te
voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramènes. Eh bien! eh bien!
quelle figure consternée, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as?
Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.»
Jeannot baisse la tête et pleure.
JEAN.
Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il disait
lui-même tout à l'heure que ça ne le chagrinait pas de quitter ma tante!
Alors, pourquoi qu'il pleure?
HÉLÈNE.
Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une
galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de ça,
et venez tous deux m'aider à préparer le souper; et un fameux souper!
JEANNOT, soupirant
Et le dernier que je ferai ici, ma tante!
HÉLÈNE.
Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et
des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit
Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure réjouie.... Tiens! tu

as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bête
entrée dans l'oeil?»
Jean regarda sa mère; ses yeux étaient remplis de larmes; il voulut
sourire et parler, mais le sourire était une grimace, et la voix ne pouvait
sortir du gosier. La mère se pencha vers lui, l'embrassa, se détourna et
sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand elle rentra, sa bouche
souriait, mais ses yeux avaient pleuré; ils s'arrêtèrent un instant
seulement, avec douleur et inquiétude, sur le visage de son enfant.
Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se rencontra;
tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort qu'ils faisaient
pour la dissimuler, et la nécessité de se donner mutuellement du
courage.
«Le bon Dieu est bon, maman; il nous protégera!
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