Jean qui grogne et Jean qui rit | Page 4

Comtesse de Ségur
dit Jean avec émotion.
Et quel bonheur que vous m'ayez appris à écrire! Je vous écrirai toutes
les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre!
HÉLÈNE.
Et moi, mon petit Jean, M. le curé m'a promis un timbre-poste tous les
mois.... En attendant, voici notre lapin cuit à point, qui ne demande qu'à
être mangé.»
Les enfants ne se le firent pas répéter; ils s'assirent sur des escabeaux;
chacun prit un débris de plat ou de terrine, ouvrit son couteau et attendit,
en passant sa langue sur ses lèvres, qu'Hélène eût coupé le lapin et eût
donné à chacun sa part.
Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle du
festin que celui des mâchoires qui broyaient leur nourriture, des
couteaux qui glissaient sur les débris d'assiette, du cidre qui passait du
broc dans le verre unique servant à tour de rôle à la mère et aux enfants.
Après le lapin vint la galette; mais les appétits devenaient plus modérés;
la conversation recommença, lente d'abord, puis animée ensuite.

«Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernière bouchée.
--Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant.
--Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hélène
en souriant.
JEAN.
Ce qui en reste? Comment, mère, il en reste?
HÉLÈNE.
Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une
pour chacun de vous.
JEAN.
Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mangé, maman?
HÉLÈNE.
Si fait, si fait, mon ami! Pas si bête que de ne pas goûter un pareil
morceau.»
Elle disait vrai, elle en avait réellement goûté, car elle s'était servi la
tête et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle était la
portion du lapin qu'elle avait mangée, mais elle l'interrompit.
«Assez mangé et assez parlé mangeaille, mes enfants; à présent,
rangeons tout et préparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot
couchera avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer
notre nuit, enfants, allons faire une petite prière dans notre chère église;
nous demanderons au bon Dieu et à notre bonne mère de bénir votre
voyage.
JEAN.
Et puis nous irons dire adieu à M. le curé, maman!

HÉLÈNE.
Oui, mon ami; c'est une bonne idée que tu as là, et qui me fait plaisir.»
Le jour commençait à baisser, mais ils n'avaient pas loin à aller; l'église
et le presbytère étaient à cent pas. Ils marchèrent tous les trois en
silence; la mère se sentait le coeur brisé du départ de son enfant; Jean
s'affligeait de la solitude de sa mère, et Jeannot songeait avec effroi aux
dangers du voyage et au tumulte de Paris.
Ils arrivèrent devant l'église; la porte était ouverte, Hélène entra suivie
des enfants, et tous trois se mirent à genoux devant l'autel de la sainte
Vierge. Hélène et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas, en silence,
afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et demandait du
pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrivée chez Simon.
Pendant que la mère priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et
une voix enfantine lui dire tout bas:
«Assez, maman, assez: j'ai faim.»
Hélène se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurité croissante
l'empêcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle.
«Je ne suis pas ta maman, ma petite», lui dit-elle.
La petite fille recula avec frayeur et se mit à crier:
«Maman, maman, au secours!»
Jean et Jeannot se levèrent fort surpris, presque effrayés. Hélène prit la
petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'église.
HÉLÈNE.
Où est ta maman, ma chère petite? Je vais te ramener à elle.
LA PETITE FILLE.

Je ne sais pas; elle était là!
HÉLÈNE.
Sais-tu où elle est allée?
LA PETITE FILLE.
Je ne sais pas; elle m'a dit: «Attends moi». J'attendais.
HÉLÈNE.
Elle est peut-être chez M. le curé. Allons l'y chercher.»
La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M. le
curé, qui interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle amenait.
[Illustration: M. le curé interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle
amenait.]
HÉLÈNE.
Je ne sais pas qui elle est, monsieur le curé. Je viens de la trouver dans
l'église; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez vous.
LE CURÉ.
Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de même. Comment t'appelle-tu,
ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite.
LA PETITE FILLE.
J'ai faim! Je voudrais manger.»
Le curé alla chercher du pain, du raisiné et un verre de cidre; la petite
mangea et but avec avidité.
Pendant qu'elle se rassasiait, Hélène expliquait au curé qu'elle était
venue lui demander une dernière bénédiction pour le voyage qu'allaient

entreprendre les enfants.
LE CURÉ.
«Quand donc partent-ils?
HÉLÈNE.
Demain matin de bonne
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