guérie à l'aide d'une relique de la
robe sans couture du Christ conservée à Argenteuil, le cardinal Guibert,
après avoir entendu ses explications sur les cures des sortilèges et les
doctrines dont il était le propagateur, le frappa d'interdit. Il se rendit
aussitôt au Vatican pour protester contre la mesure disciplinaire qui le
frappait, mais il en fut chassé: le Vatican avait eu horreur de ce prêtre
qui osait soutenir avoir reçu du ciel la mission de combattre l'enfer par
la profanation de l'hostie et par l'ordure.
A la suite de ces aventures, notre abbé quitta l'Église. Il s'en vint à Lyon
auprès du célèbre prophète et mystique: Eugène Vintras, dont il avait
fait la connaissance à Bruxelles. Vintras a laissé une réputation discutée
et troublante; mais ceux qui l'ont connu peuvent témoigner de la
sainteté de sa vie. Fils d'ouvrier, ouvrier lui-même, sans fortune, sans
éducation, dépourvu de tout ce qui paraissait indispensablement
nécessaire à l'accomplissement d'une grande oeuvre, l'Esprit révélateur
le cultiva, le façonna, le pétrit pour ainsi dire, l'éleva à la hauteur de sa
mission et le fit atteindre aux plus hauts sommets de la révélation et de
la mystique.
Prophète, ceux qui le connurent subirent le charme de son verbe et de
sa majesté impérative; il exerçait une puissance de fascination
extraordinaire. Mystique, il s'élevait de terre, devant témoins, lorsqu'il
priait; sa doctrine, il l'appuyait sur des miracles. Sur son autel se
produisaient des phénomènes étranges: quand il consacrait, les hosties
sortaient du calice et restaient suspendues dans l'espace; d'autres,
gardaient des stigmates sanglants[6].
[Note 6: Nous avons en notre possession des cahiers contenant la
reproduction exacte des 250 premières hosties miraculeuses apparues
avec des signes sanglants sur l'autel du prophète Vintras. Sur ces 250,
125 furent saisies en 1842 par l'évêque de Bayeux; les autres, jusqu'à
ces derniers temps, étaient conservées à Lyon dans une chapelle
particulière, et n'étaient, malgré les années, ni détériorées ni
corrompues.]
Boullan se rallia à la doctrine d'Eugène Vintras, et à la mort de ce
dernier, survenue en 1875, se prétendit son successeur; mais il ne fut
pas reconnu par la majorité des Vintrasistes qui le considérèrent comme
schismatique.
Comme Vintras, l'abbé Boullan avait le don de fascination et il ne tarda
pas d'accomplir aussi d'incroyables prodiges. Il guérissait, au moyen de
pierres précieuses, des enfants noués, et plusieurs femmes--dont une
Parisienne des plus citées dans le monde artistique--furent soulagées
d'une maladie de matrice réputée incurable par les plus savants docteurs,
par l'imposition sur les ovaires d'hosties consacrées. La manière dont il
s'y prenait pour combattre les envoûtements et les maléfices a été
révélée par Huysmans dans Là-Bas.
Ceux qui ont connu ce petit vieillard allègre, aux yeux de flamme, avec
un front d'inspiré et une mâchoire puissante, entendent encore sa parole
sybilline et voient encore son regard de feu, qui semblait fouiller dans
les cerveaux.
Il vivait très retiré à Lyon, rue de la Martinière, chez un architecte, M.
Misme, excellent vieillard préoccupé de retrouver l'élixir de Paracelse.
Il avait avec lui deux voyantes: Mme Laure et Mme Thibaut.
Mme Thibaut, paysanne au regard d'aigle, au verbe villageois, et qui,
depuis des années, ne mangeait que du pain trempé dans du lait, avait
fait à pied les pèlerinages les plus lointains, et n'avait qu'à soulever les
prunelles au-dessus de ses lunettes pour apercevoir les légions de
l'invisible. Huysmans a tracé d'elle un exact portrait dans _la
Cathédrale_, sous le nom de Mme Bavoil.
C'est à Lyon, dans l'été de 1891, que Huysmans vint voir l'abbé Boullan.
Il visita le modeste sanctuaire où celui-ci combattait, à l'aide des
sacrifices établis par Élie Vintras, ses ennemis de Paris, de Bruges et de
Rome.
Revêtu de la grande robe rouge Vintrasienne que serrait à la taille une
cordelière bleue, tête nue et pieds nus, il prononçait le «Sacrifice de
gloire de Melchissédech» qui devait confondre ses ennemis. Huysmans
qui assista à plusieurs de ces combats, déclara en avoir emporté le
souvenir le plus tragique.
Les envoûteurs se vengeaient de Boullan en ne le laissant jamais
tranquille. Il désignait entre autres, parmi ses ennemis acharnés, les
occultistes parisiens: le marquis Stanislas de Guaita, Oswald Wirth et le
Sar Péladan, fondateurs de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix.
Nous croyons, pour l'intelligence de ce qui va suivre, qu'il ne sera pas
complètement inutile de nous arrêter quelques instants sur la
mystérieuse fraternité des Rose-Croix kabbalistes et la personnalité de
ses étranges fondateurs.
Fondée en la fin du quatorzième siècle, par Chrétien Rosencreuz, la
société des Rose-Croix, qui fit surtout parler d'elle au début du
dix-septième siècle, en France et en Allemagne, était une confrérie
alchimique, médicale, kabbalistique et gnostique.
Les Frères de la Société étaient doués de pouvoirs étendus, et leur
grand secret portait principalement sur les quatre points suivants:
transmutation des métaux; art de prolonger la vie;

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