m'aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien, en antiquaire; c'était la santé qui s'annon?ait par le retour de mes go?ts favoris: j'étais encore le bibliophile Jacob.
Mes chers enfants me dirigeaient et m'escortaient, dans ces excursions, à la distance de plusieurs lieues; je ramassais partout les souvenirs, empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et du séjour de Charles VII en Berry. Je suis allé ainsi successivement visiter, à Feularde, les arches d'un de ces aqueducs que les Romains ont liés d'un ciment indestructible; à Ryans, le passage de la chaussée de César, laquelle partait de Bourges, l'ancienne Biturix; à Bois-sire-Amé, les ruines du chateau d'Agnès Sorel, dame de Beauté; aux Aix-d'Angillon, les débris des remparts de la forteresse du moyen age; à Sancerre, la grosse tour qui penche sur la ville; à Bourges, ces vieilles rues, ces vieilles maisons, et ces nombreux édifices qui lui restent de sa splendeur royale et qui s'harmonisent avec l'architecture ciselée de sa merveilleuse basilique.
L'automne pluvieux mit trop t?t un terme à ces courses qui achevèrent de consolider ma santé: je marchais sans baton, même avant d'avoir fait un pèlerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant la légende, porta sa tête coupée, à l'imitation de saint Denis. Les journées devinrent courtes, les soirées longues, et le vent du nord-est, qui soufflait sans cesse en tourbillons, dépouilla les arbres de leur feuillage rouillé; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu'un rayon de soleil p?t percer le voile épais des nuages.
Cette nature immobile, sombre et humide, qui succédait brusquement à la nature chaude, dorée et vivante, de la belle saison, rembrunit d'abord mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans; mais je ne pouvais que me plaire, à la maison, au coin d'un feu clair et pétillant, dans l'intimité d'une famille où je n'étais plus étranger; on n'eut donc pas à me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d'hiver, jusqu'aux grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la campagne, le billard, le trictrac, les échecs et les cartes, je repris l'habitude des causeries de famille, que les veillées du soir ranimaient à l'éclat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs.
C'était un tableau digne de Rembrandt ou de Téniers, que ce salon capricieusement éclairé par les reflets d'un fagot enflammé, quand l'après-d?ner nous réunissait tous, en demi-cercle, devant la cheminée, qui n'avait pas la capacité des hautes cheminées gothiques, mais qui ne dévorait pas moins de bourrées et d'énormes b?ches.
J'occupais la place d'honneur, au milieu d'un auditoire qui m'écoutait toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards; or, la langue n'est pas de ces choses qu'on perd en vieillissant.
Le père et la mère daignaient se mêler à leurs enfants, pour entendre les réminiscences décousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans. Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants, agenouillés entre mes jambes, assis à mes pieds et debout derrière mon fauteuil? Ils suivaient de l'oeil l'histoire, qui commen?ait trop tard, à leur gré, et finissait trop t?t; ils ne se permettaient pas de bouger, de peur de m'interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur respiration. Je l'avouerai, si un conteur est fier de l'attention qu'on lui prête, j'avais bien largement tous les privilèges et toutes les récompenses du conteur.
Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualité, fort embarrassé d'un r?le où l'on ne saurait réussir, à moins de contenter tout le monde: je devais m'adresser à des auditeurs, différents d'ages, de sexes et de caractères. Celui-ci me suppliait à voix basse d'aborder le terrible chapitre des revenants; celui-là se serait volontiers pamé d'aise à des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont des attraits éternellement nouveaux pour les petits peureux. Les gar?ons avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux; les filles s'intéressaient davantage à des héro?nes de romans, à des détails de toilette et à de simples anecdotes. Quant aux a?nés, qui n'avaient pourtant pas la manie de faire valoir leur supériorité de compréhension et d'instruction, il n'e?t pas été convenable de les assommer de ces contes, ennuyeusement moraux, pour l'amusement des plus jeunes; enfin, la patience des parents, que je n'aurais pas pris à tache d'ennuyer aussi, m'invitait à choisir et à orner quelques narrations d'un genre mixte et d'une portée facile, qui atteignissent à la fois tous les degrés de l'intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes récits à des noms littéraires, qui relèvent l'intérêt, souvent tra?nant, du drame, et le font sortir de l'ornière du lieu commun. D'ailleurs, absolument dénué de livres, j'aurais craint d'entrer dans l'Histoire, de fausser une date, de travestir un fait, d'omettre ou

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