Claude n'avait pas tort d'admirer.
C'était une chevelure abondante et épaisse comme une forêt des
tropiques. Disons tout en un mot. Elle était vraiment belle, et Claude
l'adorait.
Pendant ce temps, Buridan ne perdait pas un coup de dent. C'était un
bon compagnon, peu mélancolique, qui aimait toutes les femmes, et qui,
moyennant quelques complaisances, les tenait quitte de tout. Claude
s'étant égaré dans une théorie platonique, Buridan lui répondit avec
chaleur:
«Mon petit, ta méthode peut être bonne, mais la mienne est excellente.
Les femmes sont faites pour rire, pour aimer et pour avoir des enfants.
Hors de là, elles ne sont bonnes à rien.
--Oh! dit Claude indigné.
--Tu as beau te récrier, reprit Buridan, il faut se soumettre à l'inflexible
vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles te sauteront au cou; parle-leur
de philosophie, tu les verras bâiller comme des carpes hors de l'eau.
Prends la plus vertueuse de toutes, dis-lui qu'elle a le pied bien fait, elle
relèvera sa robe jusqu'au genou. Tu ne peux pas savoir tout cela, mon
pauvre Quasimodo; tu vis comme un ermite, et les pensées de ce
monde ne t'occupent guère; mais je les connais, moi, et je te jure que la
plus sage de toutes est une écervelée.
--Tais-toi, malheureux ivrogne, dit Claude, et cuve en paix ton vin.
N'outrage pas la seule partie du genre humain qui vaille encore quelque
chose. Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que tu barbouilles quelques
singes et quelques chats, tu te crois un grand homme et quelque chose
de précieux sur la terre. Réponds-moi, Buridan; combien de gens ont
barbouillé, barbouillent et barbouilleront mille fois mieux que toi?
Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle invention as-tu faite pour la
patrie? Toi qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté véritable que par
hasard, et qui souvent la défigures; toi qui es fier de quelques coups de
pinceau où peut-être son ombre a laissé des traces, tu oses mépriser la
femme, qui est la beauté même, l'éternelle beauté, et la seule image de
Dieu sur la terre! Sur la foi de quelques créatures qui ne sont d'aucun
sexe, tu oses dire que les femmes ne sont faites que pour la joie et les
plaisirs. Rentre en toi-même, malheureux Buridan, et confesse ton
repentir, si tu ne veux pas que la foudre céleste te punisse de ton
blasphème.
--Brrrr! dit le peintre en allumant un cigare, comme tu pérores pour un
homme qui a reçu deux pouces de fer entre la troisième et la quatrième
côte! Respectons ce sexe aimable, puisque tu le protéges. Divine
Pasithéa, fumez-vous?
--Non, monsieur, je vous remercie.
--C'est dommage; voilà un vrai puro.»
En même temps, il entonna, d'une voix puissante cette chanson:
Aux environs de Lille en Flandre | bis. Lon lan la |
Je rencontrai deux Flamandes | bis. Lon lan la |
Ici le sage Claude interrompit fort à propos le chanteur.
«Que le diable t'emporte! dit Buridan, à moitié ivre. On ne peut donc
plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment des
belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les amis. Je
reviendrai quand vous serez plus gais.
Son départ fit grand plaisir à Claude.
«Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal élevé.
--C'est un charmant garçon, répliqua le peintre, qui a été mon témoin
mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas
habitué à parler aux honnêtes femmes.
--Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda la jeune fille.
--Je n'en sais rien, répondit Claude étonné. Pourquoi me faites-vous
cette question?
--J'ai parlé au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me fait,
que M. Buridan ait des maîtresses ou non?»
Si Claude avait eu plus d'expérience, cette rougeur subite l'eût inquiété.
Peu à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit plus qu'à peine aux
discours du jeune homme. Après quelques instants, elle se leva,
promettant de revenir.
Huit jours après, Claude, encore fatigué de la perte de son sang, mais
déjà guéri, commença le portrait de la belle Juliette. On croira aisément
qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui paraissait
digne de son modèle. Il s'était fait pendant la semaine un plan de
campagne profondément combiné. «Puisque le hasard veut que j'aie
rencontré, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris, et à coup sûr
l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre maître que
moi. Le ciel m'a refusé la beauté, mais il m'a laissé l'ascendant qu'un
esprit cultivé et une passion forte donnent à un homme sur une femme
ignorante et pure. J'éclairerai son esprit, j'élèverai son âme, je lui ferai
connaître le ciel et la terre, et peut-être pourrai-je surmonter les
obstacles que m'oppose la nature. Le destin se lassera

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