Claude et Juliette | Page 5

Alfred Assollant
Claude frémirent.
Seckendorf était de première force au sabre. Claude seul ne désespéra

point. Il s'escrimait d'estoc et de taille, attaquant toujours avec un
vivacité inouïe et ne cherchant pas à se défendre. La seule chose
prudente qu'il pût faire était de ne montrer aucune prudence. Au bout
d'une minute, il reçut dans la poitrine la pointe du sabre du Prussien et
tomba. Le vainqueur essuya proprement son sabre sur l'herbe, endossa
sa redingote et partit avec ses témoins sans prononcer une parole.
Claude s'évanouit. On le transporta chez lui.
«La blessure est grave, dit le chirurgien à Buridan, mais il n'en mourra
pas. Le sang qu'il a perdu est la seule cause de sa faiblesse.»
Buridan s'assit à côté du lit et prit soin du blessé.
Le dimanche suivant, Claude était hors d'affaire. Trop faible encore
pour se lever, il ne songeait plus qu'à la visite de Juliette. Dès cinq
heures du matin, il s'agitait impatiemment dans son lit. Neuf heures
sonnèrent, et une main légère frappa à la porte.
«Vénus est exacte comme un huissier, dit Buridan.
--Au nom du ciel! dit Claude, ouvre la porte et épargne-lui tes
mauvaises plaisanteries.»
Juliette entra, et fut très surprise de trouver Claude dans son lit. Elle fit
un pas en arrière.
«Pardon, messieurs, dit-elle, je me trompe, sans doute.
--Non, voua ne vous trompez pas, céleste jeune fille, dit le beau
Buridan. Vous êtes ici dans le palais de Raphaël. Malheureusement,
Raphaël a reçu un coup de sabre dans le sternum, et je remplis, par
intérim, le rôle de grand-maître des cérémonies.
--Quoi! vous êtes blessé, monsieur, et à cause de moi peut-être?
--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Claude, c'est une blessure très
légère, et je suis trop heureux,...

--De mourir à votre service, interrompit Buridan. Oui, mademoiselle,
des chevaliers français tel est le caractère.
--Buridan, s'écria Clause, viens ici.
Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux donc me faire mourir. Tu vas
l'effrayer et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit. Va commander le
déjeuner.
--Pour trois? demanda le peintre.
--Assurément.»
Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha de Claude et lui dit d'une
voix émue:
«Combien je regrette, monsieur, le malheur qui vous frappe. Je ne me
consolerai jamais d'en avoir été cause.
--Mademoiselle, dit Claude voulez-vous guérir d'un seul coup ma
blessure et me rendre plus heureux que je ne le fus jamais? Donnez-moi
votre main.»
Juliette la tendit avec un sourire charmant. Le bon Claude la baisa avec
une telle dévotion que la jeune fille rougit et alla s'asseoir près de la
fenêtre.
«Je viens de l'effrayer comme un sot, pensa Claude. O malheur éternel!
je l'adore, et elle ne m'aimera jamais.»
Des deux côtés, le silence devenait embarrassant. Le peintre vit que
Juliette allait sortir; il fit un effort sur lui-même.
«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous cette esquisse, que j'ai
commencée le lendemain de notre rencontre?»
Elle la regarda et la trouva fort ressemblante.
«Ah! monsieur, dit-elle naïvement, que vous m'avez faite belle! Est-ce

le portrait que vous voulez me donner pour la fête de ma tante?
--Non, Juliette, ceci est un souvenir que je garderai éternellement de la
première heure de ma vie où j'aie goûté un bonheur parfait. Quant à
votre portrait, vous l'aurez, si vous voulez poser seulement quelques
heures devant moi.
--Oui, monsieur, aussi longtemps que vous voudrez. Ma tante sera bien
heureuse.»
Buridan rentra, suivi d'un garçon de restaurant qui portait dans ses bras
un déjeûner fort convenable. Le vin surtout n'y manquait pas.
«O la plus belle des Grâces, dit Buridan, divine Pasithéa, aidez-moi, je
vous prie, à mettre la nappe.
--Monsieur, dit simplement Juliette, je le veux bien; mais pourquoi
m'appelez-vous la divine Pasithéa?
--Pasithéa, dit le peintre, était une impératrice qui n'avait pas sa pareille
pour raccommoder les serviettes de son mari et ourler son linge.
--Eh bien, monsieur, c'est justement mon fort, et de plus, je fais de
belles chemises, je m'en vante.
--Voilà, dit Buridan, une rencontre admirable; j'ai besoin justement
d'une douzaine de chemises, et si vous voulez bien vous charger de la
commande, ma chère demoiselle Pasithéa....
--Juliette, monsieur, interrompit-elle.
--C'est cela même, Juliette Pasithéa.
--Le déjeuner sera froid, dit Claude, qui craignit quelque plaisanterie
trop forte de son ami. Mangeons.»
Le déjeuner fut très gai. Claude était plongé dans les ravissantes délices
d'un premier amour. Tout ce que disait Juliette lui paraissait admirable.
Son ingénuité le remplissait de joie. Il était devant elle comme une

mère qui trouve dans les premières paroles de son enfant des
symptômes d'un génie supérieur. Elle demandait à boire avec une grâce
sans pareille. Elle se renversait sur sa chaise d'une façon toute divine.
Elle riait avec une délicatesse exquise. Oh! les belles dents! les purs
diamants! Oh! la bouche petite et gracieuse! Oh! les yeux bleus et doux!
Oh! les cheveux fins et soyeux!
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