plus le laid, le difforme, le
triste Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine. J'aime, et l'amour m'a
fait ton égal, ô puissant Jupiter!
L'amour est le plus puissant des dieux! O resplendissantes étoiles,
mondes lointains qui roulez à travers les espaces, parmi les êtres
innombrables qui vous habitent, y eut-il jamais un être vivant plus
heureux que moi? Que me manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime à
son tour, que j'enseigne l'amour à cette jeune âme ignorante et vierge!
Y réussirai-je?»
En rentrant chez lui, il esquissa de mémoire le portrait delà jeune fille
et la représenta donnant le bras à un homme qui tournait le dos au
spectateur. Comme il terminait cette esquisse, un de ses anciens
camarades d'atelier entra.
«Bonjour, Claude.
--Bonjour, Buridan.»
Le nouveau venu était un grand garçon bien fait, robuste, content de
lui-même et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse de Claude
par-dessus son épaule.
«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il.
--C'est une cousine.
--Je t'en fais mon compliment. Les cousines sont très présentables dans
ta famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi?
--Non. Je fais son portrait de mémoire.
--Quelle mémoire? celle du coeur?
--Buridan, tu m'ennuies.
--Tu fais le mystérieux avec un ami; c'est mal.
--Il n'y a pas de mystère. Hier, je me promenais. J'ai rencontré une
jeune fille charmante qui se débattait contre un gros homme à breloques.
J'ai envoyé promener les breloques, et j'ai offert mon bras à Juliette.
--Ah! elle s'appelle Juliette. Joli nom, ma foi!.. Qu'ont dit les
breloques?
--Qu'elles m'enverraient des témoins, ce matin.
--A la bonne heure. Voilà une affaire crânement engagée. La fille
est-elle belle?
--Comme Vénus.
--Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y paraît guère dans ton dessin.
--Mon cher, tu es insupportable avec tes plaisanteries.
--Et toi, avec tes réticences. N'ai-je pas le droit de m'informer si elle est
maigre? Moi, je pense sur ce point comme le magnifique sultan. Je
n'aime que les femmes cylindriques.
--Laissons-la le sultan. Veux-tu être mon témoin?
--Accordé; mais tu me feras voir l'original de ton esquisse.
--Viens dimanche, à neuf heures du matin; tu la verras.
--En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de cet innocent Quasimodo? A qui se
fier, grand Dieu! La nature vous pétrit un homme le plus mal qu'elle
peut; elle élève son nez comme la bosse d'un chameau, elle enfonce ses
yeux comme des trous de vrille, elle termine son menton en pointe, et
ce gaillard, ainsi fait, séduit à première vue une jeune vierge trop peu
callipyge, qui résiste à des breloques de similor?»
Claude haussa les épaules sans répondre; il pouvait, d'un mot, faire
cesser cette plaisanterie, si cruelle pour lui; mais il n'oserait avouer sa
souffrance et la plaie secrète dont son coeur était dévoré. Il se remit au
travail.
II
Terrible duel. Heureux déjeuner. Comment le beau Buridan mit la
nappe aidé de la jeune Pasithéa.
On frappa à la porte, et deux hommes boutonnés jusqu'au cou entrèrent.
«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous est M. Jean Claude?
--C'est moi, répondit celui-ci.
--Monsieur, continua l'orateur d'un ton diplomatique, vous avez
gravement insulté M. le comte de Seckendorf, et nous venons de sa part
vous demander une réparation.
--Monsieur, dit Claude, votre ami n'est-il pas un gros homme avec des
favoris noirs, des breloques et une canne?
--Précisément.
--De quoi se plaint-il?
--D'une grave injure. Il ne nous a donné aucun détail.
--Je vais vous en donner, moi.
M. le comte de Seckendorf a insulté hier une jeune fille sans défense. Je
passais, j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi sa canne. Je l'ai arrachée
de ses mains et jetée sur la chaussée. Voilà toute l'injure. C'est à vous,
messieurs, de voir quelle réparation peut demander votre ami.
--Monsieur, dit celui qui avait déjà parlé, ceci ne nous regarde pas.
Seckendorf veut se battre et il se battra.
--Comme il vous plaira. M. le comte de Seckendorf est-il Français?
--Non, monsieur; il a comme moi l'honneur d'être Prussien.
--Je vous en fais à tous deux mon compliment. Soyez assez bon,
monsieur, je vous prie, pour lui dire de ma part que cette querelle est
une vraie querelle d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres. Quelle est
votre heure?
--Trois heures.
--Votre arme?
--Le sabre.
--Et le lieu?
--Vincennes, derrière les bosquets d'Idalie.
Les deux envoyés sortirent.
--Sais-tu te battre? dit Buridan.
--Moi! point du tout.
--Le Prussien va te découper comme une mauviette.
--Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet solide, le pied leste, et du
sang-froid. Ces trois choses valent bien cent leçons de Grisier.»
A trois heures, Claude, accompagné de Buridan et d'un autre témoin,
arrivait au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. Les sabres
mesurés et les cérémonies d'usage terminées, les deux adversaires se
mirent en garde.
Dès la première passe, les deux témoins de

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