Bas les coeurs! | Page 6

Georges Darien

pour ta famille! Une famille de fripons, de canailles!... De canailles!...
J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal étouffés par les murs,
et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier dans mon petit lit. Je savais que mes parents
se disputaient et s'insultaient, que mon père bousculait ma mère pour de l'argent. Et
depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque deviné, à douze ans,
tout ce que peut faire commettre d'horrible et d'infâme une ignoble pièce de cent sous.

J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus en plus violentes
jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en moi, à la longue, son image douce et
bonne, et je ne peux plus la voir quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive,
baissant la tête, pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les coups.
J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.
Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque chose de
méchant qu'il ne peut arriver à adoucir.
--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.
C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. Je me contrains
devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a rendu un peu sournois. Paresseux
au possible, je joue les studieux--en truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis
rarement. Je n'ai pas peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me
fasse remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de dessert.
A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je suis à peu près
libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent jouer avec moi, et le père Merlin,
notre voisin, que je vais voir presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien
aller m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un jour,
Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un savon et l'ouvrier aussi.
--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu es déjà si bien
élevé!
Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y vais, je voudrais y
rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux
comme tout. On dirait que c'est mort.
--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.
Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur ses lèvres, qui
pèlent comme de l'écorce de bouleau.
M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens qui habitent
Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul de toutes les personnes qui
viennent chez nous, rit toujours; seulement il est bête comme une oie. Il a des yeux en
boules de loto, des narines poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé
de près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir.
Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris où son mari tient un
magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier avec une femme comme elle. A
condition qu'elle sautât un peu moins, par exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait
qu'elle a du vif-argent quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps
d'attendre.
Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête, Versailles

m'assomme.
Voilà.

III
Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre.
--Vous ne savez pas?
--Quoi donc?
--Le père Merlin est revenu.
--Bah! Vous êtes sûre?
--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs.
Et, plus bas:
--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il y a quelque chose
là-dessous.
--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux savoir à quoi s'en
tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute sorte de monde. N'est-ce pas, papa?
--Sans doute, sans doute; mais...
--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions à la manifestation...
tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà.
Elle lit:
--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques centaines de
voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se dirige vers le Château-d'Eau, aux
cris de: Vive la paix! Cette manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés
des boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son indignation, se précipite
sur ces stipendiés de Bismarck et les disperse, non sans avoir administré à quelques-uns
des plus acharnés une correction bien méritée.»
Mme Arnal hoche la
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