mains. Elle affirme n'en pas avoir autre part.
--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai les preuves à qui
voudra.
Personne ne lui en a jamais demandé.
Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un clin-d'oeil ses
végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, il y a six mois, lui en a indiqué un
nouveau: les artichauts sauvages. Depuis ce temps-là, elle en cherche; elle leur fait la
chasse partout; elle y passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du
dimanche, jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu.
Si Catherine a une haine et un dégoût: les poireaux, elle a une admiration et un amour:
son frère. Il existe en chair et en os, ce frère, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en
effigie, tout le long des murs de la chambre de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à
cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et casqué. Chaque fois
qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie les deux tiers et lui réclame une
photographie. La dernière qu'elle a reçue est superbe: elle a vingt centimètres de haut,
elle est peinte et la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été
délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse d'un cavalier
acéphale, comme on en fabrique d'avance, à la grosse.
Catherine ne tarit pas d'éloges sur son frère.
--Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous avez la taille, je
crois?
--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! Comme je l'aurais soigné!
Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je leur en veux de
leur rire.
A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup d'affection pour
Catherine, autrefois, mais je m'en suis détaché insensiblement. M'ayant connu au berceau,
elle a continué à me traiter en enfant; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être
bientôt un homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la nounou, le
lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des petits tapotements très doux,
des lissages d'étoffes, de ces gestes qui ajustent les robes de bébés--qui arrangent les
bavettes.--Et puis, au point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a
un mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. A toutes mes questions sur les
chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les chevaux qui se cassent une jambe et les
morts qu'on mène au cimetière, elle faisait la même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a
puni.»
--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l'aquarium est mort?
--C'est le bon Dieu qui l'a puni.
Ça m'a paru insuffisant--et douteux.
Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver à trouver du plaisir dans la société
d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue,
et en souffre.
Tant pis.
Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite poupée, pas vilaine, si l'on veut, mais pas
jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse, pincée. Orgueilleuse comme un
paon.
--Pourquoi?
J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois:
--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendôme.
Ma foi, oui.
Elle m'embête.
Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est propriétaire, à Versailles,
de l'établissement du Vieux Clagny. C'est, lui qui a fait poser ces longues planches qui
portent son nom: Barbier, le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il
possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est tout voisin d'un autre:
le chantier des Grands-Hommes, qui lui fait une concurrence désastreuse. Mon père a
essayé de reprendre le dessus, plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. A chaque
échec, une envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien.
--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a Versailles!
Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. A la fin, une idée, une idée fixe, l'a possédé:
acheter les Grands Hommes.
Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il sait impossible--et ç'a été le sujet de
discussions terribles que je me rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui
reprochait, de plus en plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas
avoir payé sa dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue avec son père à elle, le
grand-père Toussaint, pour le filouter.
--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as même pas pensé à tes
enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!... Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout

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