Bas les coeurs! | Page 4

Georges Darien
qui disparaît et revient au bout de cinq minutes avec
un grand carton à la main et plusieurs boîtes sous le bras.
--Qu'est-ce que c'est, papa?
--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire à Catherine de tendre un drap blanc, le long
du mur.
Je hausse les épaules dédaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on veut nous
montrer.
--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui vient d'entrer.
--C'est rudement bête, mais ça ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je pincerai ta soeur.
--Pince-la fort.
Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle est trop intéressant.
Ah! mon père est un malin. Ce ne sont pas les verres représentant l'histoire du Chaperon
Rouge ou du Chat Botté qu'il glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en
couleurs vives les épisodes divers des campagnes de Crimée et d'Italie, de bons vieux
verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé autrefois, qui aujourd'hui m'émeuvent.
Et puis, décidément, mon père a le chic pour montrer la lanterne magique. Il ne vous
place pas le verre, bêtement, entre les rainures du fer-blanc, pour le laisser là, immobile,
jusqu'à ce que le spectateur lui crie: Assez!--Il a un système à lui. Les premiers
tableaux--le départ des régiments,--il les pousse lentement, peu à peu, dans la lanterne, et
l'on croit voir défiler, au pas accéléré, le long du drap, les lignards à l'allure ferme et les
lourds grenadiers; pour les chasseurs à pied, le verre va un peu plus vite: du pas
gymnastique. Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats précurseurs des
grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec les bersagliers,
rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves. Pour les batailles, c'est terrible.
C'est à peine si, dans le va-et-vient rapide des personnages qui s'égorgent sur le drap
blanc, on arrive à distinguer les formes humaines, à voir autre chose qu'une effrayante
mêlée, une masse informe et bariolée éclaboussée de boue rouge. Comme ça donne l'idée
d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai même pas la force de hurler comme les autres
spectateurs qui, dans l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements
d'anthropophages.

Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargés apparaissent. Trois ou quatre
personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs et des zouaves effrayants, aux
longues moustaches en croc, embrochant des Russes qui joignent les mains et des
Autrichiens tombés à terre.
--Pas de pitié pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en faire autant aux
Prussiens.
--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emballé, et dont je perçois dans
l'obscurité la longue silhouette tendant le poing vers l'orbe où un soldat blessé agonise, un
coup de baïonnette au ventre.
Mon père glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains derrière le dos. Il
sait que ce tableau-là n'a pas besoin d'être agité comme les autres, que tous les artifices
sont inutiles cette fois-ci. Il est sûr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un
bateau où des malheureux se tordent dans les flammes.
C'est épouvantable.
--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on pouvait les faire
griller tous comme ça!

II
J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf. Catherine, notre bonne,
n'a pas d'âge.
Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promené en lisières dans les allées du parc
et qui a guidé mes premiers pas le long des charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me
rapportait à la maison dans ses bras quand j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus
sur les tapis verts de Le Nôtre.
Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure au travail comme
un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au défi par les ouvriers du chantier, porter
vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle est longue comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce
qu'elle est obligée de faire elle-même ses tabliers bleus: ceux qu'on achète tout
confectionnés sont très bons et coûtent moins cher, mais on n'en trouve pas à sa taille.
Elle est plate comme une limande et ça lui est à peu près égal. Quand on la taquine
là-dessus, elle se borne à fournir une explication très simple: elle a monté en graine tout
d'un coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagné en hauteur, elle l'a perdu en largeur.
Elle ressemble à un gendarme: un gendarme qui aurait un gros nez rouge, qui mangerait
de la bouillie avec son sabre et qui aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu
de chaque côté du menton.
Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure et trois douzaines
sur les
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