lui enlever ses vetements d'officier et se mettent a l'habiller a la turque, en s'agenouillant pour commencer par les guetres dorees et les jarretieres. Loti conserve l'air sombre et preoccupe qui convient au heros d'un drame lyrique.
Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les manches d'argent sont incrustes de corail, et les lames damasquinees d'or; elles lui passent une veste doree a manches flottantes, et le coiffent d'un tarbouch. Apres cela, elles expriment, par des gestes, que Loti est tres beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.
Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement a cette toilette qui pourrait lui etre fatale; et puis il disparait par une porte de derriere et traverse toute une ville saugrenue, des bazars d'Orient et des mosquees; il passe inapercu dans des foules bariolees, vetues de ces couleurs eclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques femmes voilees de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."
Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensee en tout temps, et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Aupres d'elle, Loti va passer une heure de complete ivresse, au risque de sa tete, de la tete de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications diplomatiques.
Vous direz qu'il faut, pour en arriver la, un terrible fond d'egoisme; je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu a penser que tout ce qui me plait est bon a faire et qu'il faut toujours epicer de son mieux le repas si fade de la vie.
Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai ecrit longuement. Je ne crois nullement a votre affection, pas plus qu'a celle de personne; mais vous etes, parmi les gens que j'ai rencontres deca et dela dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir a vivre et a echanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque peu d'epanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de Chypre.
A present c'est passe; je suis monte sur le pont respirer l'air vif du soir, et Salonique faisait pietre mine; ses minarets avaient l'air d'un tas de vieilles bougies, posees sur une ville sale et noire ou fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une douche glacee, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe sur moi-meme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide ecoeurant et l'immense ennui de vivre.
Je pense aller bientot a Jerusalem, ou je tacherai de ressaisir quelques bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et philosophiques, mes principes de morale, mes theories sociales, etc., sont representes par cette grande personnalite: le gendarme.
Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En attendant, je vous serre les mains et je suis votre devoue.
LOTI.
XI
Ce fut une des epoques troublees de mon existence que ces derniers jours de mai 1876.
Longtemps j'etais reste aneanti, le coeur vide, inerte, a force d'avoir souffert; mais cet etat transitoire avait passe, et la force de la jeunesse amenait le reveil. Je m'eveillais seul dans la vie; mes dernieres croyances s'en etaient allees, et aucun frein ne me retenait plus.
Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient jetait son grand charme sur ce reveil de moi-meme, qui se traduisait par le trouble des sens.
XII
Elle etait venue habiter avec les trois autres femmes de son maitre un yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; la, on la surveillait moins.
Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des pecheurs; et Samuel, place comme par hasard sur mon passage, recevait par signes mes ordres pour la nuit.
J'ai passe bien des journees a errer sur ce chemin de Monastir. C'etait une campagne nue et triste, ou l'oeil s'etendait a perte de vue sur des cimetieres antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen rongeait les inscriptions mysterieuses; des champs plantes de menhirs de granit; des sepultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce vieux sol de Macedoine ou les grands peuples du passe ont laisse leur poussiere. De loin en loin, la silhouette aigue d'un cypres, ou un platane immense, abritant des bergers albanais et des chevres; sur la terre aride, de larges fleurs lilas pale, repandant une douce odeur de chevrefeuille, sous un soleil deja brulant. Les moindres details de ce pays sont restes dans ma memoire.
La nuit, c'etait un calme tiede, inalterable, un silence mele de bruits de cigales, un

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