une robe. Puis me rendant compte
que personne ne pouvait me voir, je résolus de ne plus me déranger de
peur de manquer, si le miracle devait se produire, l'arrivée presque
impossible à espérer (à travers tant d'obstacles, de distance, de risques
contraires, de dangers) de l'insecte envoyé de si loin en ambassadeur à
la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que
cette attente n'était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les
étamines s'étaient spontanément tournées pour que l'insecte pût plus
facilement la recevoir; de même la fleur-femme qui était ici, si l'insecte
venait, arquerait coquettement ses «styles», et pour être mieux pénétrée
par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite
mais ardente, la moitié du chemin. Les lois du monde végétal sont
gouvernées elles-mêmes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite
d'un insecte, c'est-à-dire l'apport de la semence d'une autre fleur, est
habituellement nécessaire pour féconder une fleur, c'est que
l'autofécondation, la fécondation de la fleur par elle-même, comme les
mariages répétés dans une même famille, amènerait la dégénérescence
et la stérilité, tandis que le croisement opéré par les insectes donne aux
générations suivantes de la même espèce une vigueur inconnue de leurs
aînées. Cependant cet essor peut être excessif, l'espèce se développer
démesurément; alors, comme une antitoxine défend contre la maladie,
comme le corps thyroïde règle notre embonpoint, comme la défaite
vient punir l'orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose à
son tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d'autofécondation
vient à point nommé donner son tour de vis, son coup de frein, fait
rentrer dans la norme la fleur qui en était exagérément sortie. Mes
réflexions avaient suivi une pente que je décrirai plus tard et j'avais déjà
tiré de la ruse apparente des fleurs une conséquence sur toute une partie
inconsciente de l'oeuvre littéraire, quand je vis M. de Charlus qui
ressortait de chez la marquise. Il ne s'était passé que quelques minutes
depuis son entrée. Peut-être avait-il appris de sa vieille parente
elle-même, ou seulement par un domestique, le grand mieux ou plutôt
la guérison complète de ce qui n'avait été chez Mme de Villeparisis
qu'un malaise. A ce moment, où il ne se croyait regardé par personne,
les paupières baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché dans
son visage cette tension, amorti cette vitalité factice, qu'entretenaient
chez lui l'animation de la causerie et la force de la volonté. Pâle comme
un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne recevaient plus d'un
regard volontaire une signification différente qui altérât la beauté de
leur modelé; plus rien qu'un Guermantes, il semblait déjà sculpté, lui
Palamède XV, dans la chapelle de Combray. Mais ces traits généraux
de toute une famille prenaient pourtant, dans le visage de M. de Charlus,
une finesse plus spiritualisée, plus douce surtout. Je regrettais pour lui
qu'il adultérât habituellement de tant de violences, d'étrangetés
déplaisantes, de potinages, de dureté, de susceptibilité et d'arrogance,
qu'il cachât sous une brutalité postiche l'aménité, la bonté qu'au
moment où il sortait de chez Mme de Villeparisis, je voyais s'étaler si
naïvement sur son visage. Clignant des yeux contre le soleil, il semblait
presque sourire, je trouvai à sa figure vue ainsi au repos et comme au
naturel quelque chose de si affectueux, de si désarmé, que je ne pus
m'empêcher de penser combien M. de Charlus eût été fâché s'il avait pu
se savoir regardé; car ce à quoi me faisait penser cet homme, qui était si
épris, qui se piquait si fort de virilité, à qui tout le monde semblait
odieusement efféminé, ce à quoi il me faisait penser tout d'un coup, tant
il en avait passagèrement les traits, l'expression, le sourire, c'était à une
femme.
J'allais me déranger de nouveau pour qu'il ne pût m'apercevoir; je n'en
eus ni le temps, ni le besoin. Que vis-je! Face à face, dans cette cour où
ils ne s'étaient certainement jamais rencontrés (M. de Charlus ne venant
à l'hôtel Guermantes que dans l'après-midi, aux heures où Jupien était à
son bureau), le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux mi-clos,
regardait avec une attention extraordinaire l'ancien giletier sur le seuil
de sa boutique, cependant que celui-ci, cloué subitement sur place
devant M. de Charlus, enraciné comme une plante, contemplait d'un air
émerveillé l'embonpoint du baron vieillissant. Mais, chose plus
étonnante encore, l'attitude de M. de Charlus ayant changé, celle de
Jupien se mit aussitôt, comme selon les lois d'un art secret, en harmonie
avec elle. Le baron, qui cherchait maintenant à dissimuler l'impression
qu'il avait ressentie, mais qui, malgré son indifférence affectée,
semblait ne s'éloigner qu'à regret, allait, venait, regardait dans le vague
de la façon qu'il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses
prunelles, prenait un air

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