Mlle. Fifi | Page 3

Guy de Maupassant
emplit de poudre �� canon, et, par le bec, il introduisit d��licatement un long morceau d'amadou, l'alluma, et courut reporter cette machine infernale dans l'appartement voisin.
Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands attendaient, debout, avec la figure souriante d'une curiosit�� enfantine; et, d��s que l'explosion eut secou�� le chateau, ils se pr��cipit��rent ensemble.
Mlle Fifi, entr��e la premi��re, battait des mains avec d��lire devant une V��nus de terre cuite dont la t��te avait enfin saut��; et chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s'��tonnant aux dentelures ��tranges des ��clats, examinant les d��gats nouveaux, contestant certains ravages comme produits par l'explosion pr��c��dente; et le major consid��rait d'un air paternel le vaste salon boulevers�� par cette mitraille �� la N��ron et sabl�� de d��bris d'objets d'art. Il en sortit le premier, en d��clarant avec bonhomie: ??a a bien r��ussi, cette fois.?
Mais une telle trombe de fum��e ��tait entr��e dans la salle �� manger, se m��lant �� celle du tabac, qu'on ne pouvait plus respirer. Le commandant ouvrit la fen��tre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier verre de cognac, s'en approch��rent.
L'air humide s'engouffra dans la pi��ce, apportant une sorte de poussi��re d'eau qui poudrait les barbes et une odeur d'inondation. Ils regardaient les grands arbres accabl��s sous l'averse, la large vall��e embrum��s par ce d��gorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin le clocher de l'��glise dress�� comme une pointe grise dans la pluie battante.
Depuis leur arriv��e, il n'avait plus sonn��. C'��tait, du reste, la seule r��sistance que les envahisseurs eussent rencontr��e aux environs: celle du clocher. Le cur�� ne s'��tait nullement refus�� �� recevoir et �� nourrir des soldats prussiens; il avait m��me plusieurs fois accept�� de boire une bouteille de bi��re ou de bordeaux avec le commandant ennemi, qui l'employait souvent comme interm��diaire bienveillant; mais il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche; il se serait plut?t laiss�� fusiller. C'��tait sa mani��re �� lui de protester contre l'invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la seule, disait-il, qui conv?nt au pr��tre, homme de douceur et non de sang; et tout le monde, �� dix lieues �� la ronde, vantait la fermet��, l'h��ro?sme de l'abb�� Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public, le proclamer, par le mutisme obstin�� de son ��glise.
Le village entier, enthousiasm�� par cette r��sistance, ��tait pr��t �� soutenir jusqu'au bout son pasteur, �� tout braver, consid��rant cette protestation tacite comme la sauvegarde de l'honneur national. Il semblait aux paysans qu'ils avaient ainsi mieux m��rit�� de la patrie que Belfort et que Strasbourg, qu'ils avaient donn�� un exemple ��quivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel; et, hormis cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs.
Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage inoffensif; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple �� leur ��gard, ils tol��raient volontiers son patriotisme muet.
Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche �� sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son sup��rieur pour le pr��tre; et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser faire ?Ding-don-don,? une fois, une seule petite fois, pour rire un peu seulement. Et il demandait cela avec des graces de chatte, des cajoleries de femme, des douceurs de voix d'une ma?tresse affol��e par une envie; mais le commandant ne c��dait point, et Mlle Fifi, pour se consoler, faisait la mine dans le chateau d'Uville.
Les cinq hommes rest��rent l��, en tas, quelques minutes, aspirant l'humidit��. Le lieutenant Fritz, enfin, pronon?a en jetant un rire pateux: ?Ces temoiselles t��cit��ment n'auront pas peau temps pour leur bromenate.?
L��-dessus, on se s��para, chacun allant �� son service, et le capitaine ayant fort �� faire pour les pr��paratifs du d?ner.
Quand ils se retrouv��rent de nouveau �� la nuit tombante, ils se mirent �� rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de grande revue, pommad��s, parfum��s, tout frais. Les cheveux du commandant semblaient moins gris que le matin; et le capitaine s'��tait ras��, ne gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez.
Malgr�� la pluie, on laissait la fen��tre ouverte; et l'un d'eux parfois allait ��couter. A six heures dix minutes le baron signala un lointain roulement. Tous se pr��cipit��rent; et bient?t la grande voiture accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crott��s jusqu'au dos, fumants et soufflants.
Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies avec soin par un camarade du capitaine �� qui Le Devoir ��tait all�� porter une carte de son officier.
Elles ne s'��taient point fait prier, s?res d'��tre bien pay��es, connaissant d'ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu'elles en tataient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. ?C'est le m��tier qui veut ?a?, se disaient-elles en route, pour r��pondre sans doute �� quelque picotement secret d'un reste de conscience.
Et
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