Mémoires pour servir à lHistoire de mon temps | Page 9

François Pierre Guillaume Guizot
même temps
soumise à toutes les conditions de liberté publique, de contrôle et de
concours parlementaire instituées par le régime constitutionnel.
La discussion fut l'image vraie et vive, avec convenance et non sans
grandeur, de l'état des esprits, soit sur la question spéciale du projet de
loi, soit sur la situation générale du gouvernement. Tous les partis y
prirent part; tous les systèmes s'y produisirent. Pour les deux partis
hostiles à la monarchie de Juillet, le républicain et le légitimiste, la
difficulté était grande; l'inquiétude publique suscitée par la mort de M.
le duc d'Orléans exaltait le sentiment dynastique, et à aucun moment
depuis 1830 l'attaque contre la royauté nouvelle ne pouvait choquer
davantage le pays et être plus rudement repoussée. Exposée par M.
Ledru-Rollin avec une hardiesse qui ne manquait pas d'habileté, la
théorie radicale du pouvoir constituant et de la nécessité d'un appel au
peuple pour conférer la régence souleva de violents murmures et n'eut
pas besoin d'une longue réfutation. Je la rejetai en quelques paroles: «Si
l'on prétend, dis-je, qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de la société
deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un constitutionnel,
l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables, permettez-moi cette
expression, l'autre pour les jours fériés, on dit une parole insensée,
pleine de dangers et fatale. Le gouvernement constitutionnel, c'est la
souveraineté sociale organisée. Hors de là il n'y a que la société flottant
au hasard, aux prises avec les chances d'une révolution. On n'organise
pas les révolutions; on ne leur assigne pas une place et des procédés
légaux dans le cours des affaires des peuples. Aucun pouvoir humain
ne gouverne de tels événements; ils appartiennent à un plus grand
maître. Dieu seul en dispose; et quand ils éclatent, Dieu emploie, pour
reconstituer la société ébranlée, les instruments les plus divers. J'ai vu

dans le cours de ma vie, trois pouvoirs constituants: en l'an VIII,
Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la Chambre des députés.
Voilà la vérité, la réalité; tout ce dont on vous parle, ces votes, ces
bulletins, ces registres ouverts, ces appels au peuple, tout cela c'est de
la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. Soyez tranquilles, messieurs;
nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous sommes les seuls organes
légitimes et réguliers de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a
qu'usurpation ou révolution.» M. Thiers, qui se sépara nettement de
l'opposition pour appuyer le projet de loi, fut plus sévère encore pour le
pouvoir constituant: «J'en ai parlé, dit-il, dans mon bureau avec peu de
respect, et je m'en excuse; mais savez-vous pourquoi j'ai montré pour le
pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet je ne le respecte
pas du tout. J'admets la différence qu'il y a entre l'article de la Charte et
un article de loi; mais cela ne fait pas que je croie au pouvoir
constituant. Le pouvoir constituant a existé, je le sais; il a existé à
plusieurs époques de notre histoire; mais, permettez-moi de vous le dire,
s'il était le vrai souverain, s'il était au-dessus des pouvoirs constitués, il
aurait cependant joué par lui-même un triste rôle. En effet il a été, dans
les assemblées primaires, à la suite des factions; sous le Consulat et
sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme; il n'avait pas alors
la forme d'assemblée primaire; il avait la forme d'un sénat conservateur
qui, à un signal donné par cet homme qui faisait tout plier sous
l'ascendant de son génie, faisait toutes les constitutions qu'il lui
demandait. Sous la Restauration, il a pris une autre forme; il s'est caché
sous l'article XIV de la Charte; c'était le pouvoir d'octroyer la Charte et
de la modifier. Voilà les divers rôles qu'a joués le pouvoir constituant
depuis cinquante ans. Ne dites pas que c'est la gloire de notre histoire,
car les victoires de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de
commun avec ces misérables comédies constitutionnelles. Je ne
respecte donc pas le pouvoir constituant.»
M. Berryer seul pouvait, dans cette circonstance comme dans tant
d'autres, suffire à la situation de son parti et à la sienne propre. Ce n'est
pas seulement par l'élévation et la souplesse de son esprit, par
l'entraînement et le charme de son éloquence qu'il a si longtemps
surmonté les insurmontables difficultés d'un rôle couvert et extra-légal
dans un régime de légalité, de publicité et de liberté. Il puise à d'autres

sources encore sa populaire puissance. Quoiqu'il ait vécu en homme de
parti, M. Berryer sent en patriote; il n'est étranger à aucun des instincts,
à aucune des émotions et des aspirations de son pays; non-seulement il
comprend, mais il partage les joies et les tristesses nationales; il a
soutenu les droits et les traditions des temps anciens, et il est, autant
que personne, homme du temps actuel et attaché aux droits que
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