salons et les rues, toutes les forces réglées
ou déréglées de la société poussaient ou cédaient au mouvement. Le
premier jour, _Vive la Charte! A bas les Ministres!_ Le second jour,
_Vive la liberté! A bas les Bourbons! Vive la République! Vive
Napoléon II!_ La fermentation et la confusion croissaient d'heure en
heure. C'était, à l'occasion des ordonnances de la veille, l'explosion de
toutes les colères, de toutes les espérances, de tous les desseins et désirs
politiques amassés depuis seize ans.
Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un
des plus graves. Aucun trouble sérieux ne peut éclater dans quelque
partie de l'édifice social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de
crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une
effroyable rapidité. Les grandes agitations publiques, les grands excès
du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde; plus d'une
fois les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la
force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en
Espagne, en Angleterre avant le règne de Charles Ier, en France jusque
dans le XVIIe siècle, les corps politiques et le peuple ont souvent
résisté au roi, même par les armes, sans se croire en nécessité ni en
droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur
gouvernement. La résistance, l'insurrection même avaient, soit dans
l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur
frein et leurs limites; on ne jouait pas, à tout propos, le sort de la société
tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes
politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et partis,
dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup aux
dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en insurrection
et l'insurrection en révolution. Tout orage devient le déluge.
Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire éclatait çà et là dans
les rues, de jour en jour, d'heure en heure plus générale et plus ardente,
je pris part à toutes les réunions de députés qui se tinrent chez MM.
Casimir Périer, Laffitte, Bérard, Audry-Puyraveau, sans autre but que
de nous entendre sur la conduite que nous avions à tenir, et sans autre
concert que l'avis transmis des uns aux autres que nous nous
trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents de la
journée et l'aspect des chances, ces réunions étaient très-inégalement
empressées et nombreuses. Dans la première, tenue le 27 chez M.
Casimir Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain et Dupin, de
rédiger, au nom des députés présents, une protestation contre les
ordonnances. Je la présentai et elle fut adoptée le lendemain 28, dans
deux réunions chez MM. Audry-Puyraveau et Bérard, où elle reçut, soit
des membres présents, soit par autorisation pour les absents,
soixante-trois signatures[1]. Mais le soir du même jour, m'étant de
nouveau rendu, comme on en était convenu le matin, chez M.
Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité
des dispositions n'était pas moindre que celle des nombres. Les uns
voulaient porter la résistance jusqu'à la dernière limite de l'ordre légal,
mais pas plus loin. D'autres étaient résolus à un changement de dynastie,
ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais regardant celle-là
comme aussi nécessaire que l'occasion leur en semblait favorable, et se
flattant qu'on pourrait s'en tenir là, ou à peu près. D'autres, plus
révolutionnaires sans le savoir, se promettaient, dans les institutions et
les lois, toutes sortes de réformes indéfinies, commandées, pensaient-ils,
par l'intérêt et le voeu du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément à
la République, et considéraient comme un avortement ou une déception
toute autre issue de la lutte que le peuple soutenait au nom de la liberté.
La gravité de la situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement
contenaient un peu ces dissidences; mais elles apparaissaient dans les
propositions, les discussions, les conversations particulières; elles
faisaient pressentir les divisions qui se manifesteraient dès que les
esprits et les passions seraient affranchis du pressant péril; elles
démontraient la nécessité de mettre une prompte fin à la crise qui
suspendait l'anarchie, mais qui évidemment ne la suspendrait pas
longtemps.
[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]
Quand les regards se portaient hors de nos réunions et sur ce qui se
passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus
pressante encore. Le droit du pays violé et son honneur offensé, les
sentiments justes et généreux avaient d'abord soulevé le public et
déterminé les premières résistances. Mais les ennemis de l'ordre établi,
les conspirateurs d'habitude, les sociétés secrètes, les révolutionnaires à
toute fin, les rêveurs de toute espèce d'avenir s'étaient aussitôt jetés
dans le mouvement et y devenaient d'heure en heure plus puissants et
plus exigeants. Tantôt

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