Lettres à Sixtine | Page 7

Remy de Gourmont

redouterai comme une douleur.
C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la
voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue
l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé
devant lui.

Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent
réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est de
savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.
Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le fer
chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?
Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue, ou sur
l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai été
raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle
aime.
Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton
épaule, tu m'as relevé impatiente.
A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes ces
écritures sont de la faiblesse.
2 mai, midi 1/2.
Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne regrette.
Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, même pas noir du tout; mais
demain je le puis être autant et davantage.--La partie est-elle égale?
Moi, je l'aime sans conditions. C'est sagesse que d'en mettre, et preuve
d'expérience. Se fier à elle.
Et en tout, aucune certitude.
Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais
hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une
grande tentation. Finis.
Vendredi, 27 mai 87, 4 h.
Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son image me
vient aux yeux;--et comme un être en qui la volonté est dominée par
une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j'aime cette
femme.

Samedi matin, mai 87.
Copie de notes indéchiffrables que j'écrivis hier soir, à minuit, en
rentrant.
--Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s'aiment,
car si j'aime à l'excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection,
en sentir le prix.
Ne croyez pas m'avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s'y
trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui
est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l'ai à un très haut
degré; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez à les trouver.
Ce n'est pas cela qu'il vous faut?--Je ne puis ni ne voudrais me changer.
Aimez-moi tel que je suis.
Amère misère d'avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend
tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu'en ses abandons
même, ce rêve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es
qu'une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce
qu'il me faut, tu ne peux me le donner.
Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout
cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre
l'aurait en récompense d'une ambition heureuse.
Allez à ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose,
l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frôler le coeur et de
n'avoir pas su lui attacher les ailes.
Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des
vaniteux, vous ferez des satisfaits,--et pas un heureux.
Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un bien,
est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu'à la sympathie?
Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le

pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait une
âme, où un être digne de toi se livrait tout entier.
Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l'ayant trouvé, tu le
laisserais!
Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux.
Souvent le souvenir de la chose passée, Quand on le renouvelle est
doux à la pensée.
Tu aurais le souvenir d'avoir été aimée comme plus on ne peut l'être.
Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m'as rien promis à moi, rien,
ni par les mots, ni par de l'écriture; rien, je n'ai eu que tes baisers et tes
étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes bras autour de mon
cou, que tout le contact abandonné de tout toi;--oh! pas tout, eh bien!
j'ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme.
M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour?
Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.
Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me sacrifie
pas non plus.
Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où
brutalement s'étale
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