Lettres à Sixtine | Page 6

Remy de Gourmont
plaisir
du moment.
Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je
autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître
extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à
glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.
Après le dernier étonnement je m'étais laissé aller à des vers, Ballade,
A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l'ironie m'avait buté. Je la crois
absolument rebelle même à une fantaisie.
Buté à cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible
qu'elle-même.
Décidément je ne sens rien.
Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et
je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine
bouche. Je souffre, il n'y paraît rien.
C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé
d'être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace.
Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas
de fait, j'irai jusqu'au bout.
Trouvé le Vigny.
Quelles heures douces à l'écouter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune
émotion, je doute. Cela n'a été qu'un abandon momentané.
Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..
Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu'à un baiser avant de
partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de
bonheur telle que j'aurais pu m'en évanouir. Elle m'aime.
23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.

Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin
de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux,
vos yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela
excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.
De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce
monde me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de
vivre sans vous et parmi eux.
Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je
les dédaigne et que je m'y ennuie!
Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X...,
l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui des
choses qu'il ne saurait comprendre.
Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même
illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je
sentirais si j'étais près de vous.
Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin, très
loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve
qu'en m'épanchant vers vous.
Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me
les faut.
A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime
uniquement.
Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.
Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou dis-moi non.
Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire de cette
moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais, encore je le
pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te faire souffrir. Et
je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême sagesse qui est de

vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie qui est de se vouloir
damner avec ce que l'on aime.
Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne m'aimiez
pas, vous pourriez être très fière, peut-être. Il n'est point donné à toutes
de troubler à cette profondeur un organisme intelligent. Peut-être, car
cela dépend, peut-être, de l'organisme même et de son pouvoir de
sensation.
Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte,
lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me hante.
Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion d'éternité.
Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit encore demeurer
longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait mieux.
D'implorer votre abnégation, non.
Ce mot a suffi pour m'arrêter.
Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au
sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances
sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes et
c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un
homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.
Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons
un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et, aveugle,
l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur est un
illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au fond, ce
n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un réveil.
Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te
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