dans les livres du siècle. Vous n'êtes
plus assez persuadé que vous êtes roi par la volonté de Dieu et que
Dieu est avec vous. Ce qui perd aujourd'hui les souverains, c'est,
d'abord, qu'ils ne croient plus assez fermement à leur droit royal, et
c'est aussi qu'ils ont, étant rois, des idées et des passions de simples
particuliers. Hélas! votre frère Otto aurait peut-être plus que vous la
juste conception de la souveraineté; mais Otto vit mal. Votre cousin
Renaud est un fou. Moi, je suis vieux et malade et m'en irai bientôt. En
sorte, que le royaume d'Alfanie n'a d'autre support que vous. Haussez
donc votre coeur. Que le sentiment de votre responsabilité vous rende
la foi que je sens qui vous manque, et que la foi vous donne le courage
d'agir, même contre le peuple, pour le bien du peuple. Soyez roi: vous
le devez, et prenez garde de n'être qu'un homme.
Hermann sourit.
--Ai-je dit quelque chose de si plaisant? fit le vieillard.
--Mon cher père, dit Hermann, ne vous irritez point. Je vous aime, je
vous vénère, et je voudrais vous ressembler. Mais vous me sommez
d'être plus qu'un homme, et, s'il est une chose dont je sois sûr, dont j'aie
la preuve, à chaque instant, au plus profond de moi-même, c'est que je
ne suis qu'un homme en effet. Oui, j'ai beau faire, j'ai beau me
représenter combien il est étrange que je me trouve élevé au-dessus de
trente millions d'autres êtres humains et que cela a dû être voulu par un
Dieu... je ne perçois en moi aucune empreinte surnaturelle. Non, en
vérité, je n'ai point ce sentiment d'une onction divine, analogue, je
suppose, à celui qui doit remplir l'âme des prêtres croyants.
--Ce sentiment, dit le roi, priez Dieu de vous le donner, et Dieu vous le
donnera.
--Dieu! laissa tomber Hermann.
--Ne croyez-vous pas en Dieu? fit impérieusement le vieux roi.
Hermann baissa les yeux et ne répondit point. Christian pétrissait de ses
doigts maigres les bras du fauteuil de son ancêtre Otto III, qui, croyant
en Dieu et sentant Dieu avec lui, fit mourir cinq cent mille hommes sur
les champs de bataille, conquit de vastes territoires et fut un grand
prince.
--Pardonnez-moi, mon père, reprit doucement Hermann, et
rassurez-vous. Je crois à mon devoir, et je crois à mon droit. Si je n'ai
pas, comme mes ancêtres, la claire conscience d'être directement
investi par un dieu empereur des rois, je me sens investi par ces
ancêtres eux-mêmes et par les générations qui leur ont obéi à travers les
âges. Mon droit, s'il ne me vient pas du ciel, me vient du passé, et, s'il
ne me vient pas d'en haut, il me vient d'en bas. Le peuple d'Alfanie a
témoigné jusqu'ici qu'il m'aimait. C'est son consentement, c'est l'accord
de sa pensée avec la mienne qui me confère mon droit divin. Après tout,
cela revient au même, si vous y réfléchissez. Ayons donc confiance.
--Mais, s'il arrivait que votre pensée se trouvât en opposition avec celle
d'une portion considérable de votre peuple, de la plus aveugle et de la
plus dominée par ses instincts, que feriez-vous?
--Ce ne pourrait être qu'un malentendu, puisque je ne voudrai jamais
que leur bien. Ce malentendu, je m'appliquerais à le dissiper par
quelque témoignage éclatant de ma charité pour eux.
--Et, s'ils refusaient de comprendre?
--Je leur imposerais ma volonté, la sachant droite et bonne.
--Même par la force?
--J'ai confiance qu'ils ne me réduiront jamais à cette nécessité.
--S'ils vous y réduisaient, pourtant?
--Je serais alors le plus malheureux des hommes, mais je ferais mon
devoir.
--Oui, mais, rien qu'en y songeant, vous êtes d'avance épouvanté.
Pourquoi, sinon parce que votre volonté et votre jugement n'ont point
d'appui en dehors de vous-même? Il y a dans le métier de roi des
devoirs si terribles qu'on n'aurait jamais le courage de les accomplir si
l'on ne se sentait éclairé et soutenu par une pensée et une volonté
divines.
--Le sentiment de la justice, le respect de la personne humaine et la
charité du genre humain me seront des lumières suffisantes. Et, voyant
clair, je saurai agir.
--Que voulez-vous donc faire?
--Préparer un état social où soit diminuée la souffrance des individus et,
pour cela, diminuer d'abord l'inégalité des droits.
--Croyez-vous donc que l'on supprime la souffrance par des lois et des
institutions? On ne la diminue même pas, puisque l'homme, à mesure
que sa condition matérielle s'améliore, découvre de nouvelles façons de
souffrir. Le véritable objet de la royauté, c'est le maintien d'une
hiérarchie voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien
des peuples, et où chacun à sa place, obéissant et se dévouant, travaille,
par là-même, à son salut éternel. La douleur des créatures est peut-être
dans le dessein de la Providence.
--Voilà donc

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