Le gibet | Page 3

Émile Chevalier
étudiait sa physionomie.
Il était de taille moyenne, de mine énergique, audacieuse. La franchise accentuait ses traits; l'enthousiasme leur prêtait son coloris. Il ignorait l'art de dissimuler ses impressions; car, à chaque moment, il s'agitait, faisait un mouvement de la tête ou du corps, comme pour dire: ceci est juste, cela est faux.
Parvenu au dernier paragraphe, ses sourcils se froncèrent; il frappa du pied avec violence et murmura:
--Les imbéciles! les menteurs!
Puis, il rejeta le journal sur le guéridon.
Rebecca s'était remise au piano. Mais sa pensée vaguait ailleurs. Elle promenait distraitement ses doigts sur le clavier.
A son tour, Edwin Coppie la contempla quelque temps en silence.
Type de l'Américaine du Sud, Rebecca Sherrington avait le teint olivatre, légèrement empourpré sur les joues, une de ces carnations voluptueuses comme les aimait le pinceau prométhéen de Murillo: cheveux noirs, luisants ainsi qu'une grappe de raisin de Corinthe aux rayons du soleil; yeux plus noirs, plus brillants encore; front étroit, quoique bombé et agréable, mais dénotant une fermeté poussée jusqu'à l'entêtement; nez droit, un peu sec dans ses lignes, lèvres petites, méprisantes, ensemble du visage dur quand une pensée aimable n'en adoucissait pas l'expression ordinaire.
Le buste était de formes grêles; les extrémités fines, souples, annon?aient une souche aristocratique.
Rebecca descendait effectivement d'une famille de lords anglais, qui avait émigré en Amérique, quelques années avant la révolution de 1776.
Son grand-père, frère cadet de lord Sherrington, avait jadis possédé un grand nombre d'esclaves dans la Virginie. Lors du soulèvement des Bostonnais, il se rangea du c?té des sujets restés fidèles à la couronne de la Grande-Bretagne. Le triomphe des républicains et la proclamation de l'Indépendance à Philadelphie, l'ayant ruiné, il se réfugia dans le désert et fut un des premiers pionniers qui défrichèrent le Haut-Mississipi.
C'était un homme fier, confit en morgue et qui inculqua à son fila unique, Henry Sherrington, ses fausses doctrines sur les rapports des hommes entre eux.
Quoique la fortune ne lui e?t pas souri, celui-ci éleva sa fille Rebecca dans les mêmes principes. Et, lorsqu'on 1846 le territoire sur lequel il s'était établi, après son père, comme fermier, fut admis parmi les états de l'Union sous le nom de d'Iowa, il fit tous ses efforts pour y faire reconna?tre et sanctionner l'esclavage des nègres.
Si les tentatives d'Henry Sherrington échouèrent, il n'en demeura pas moins un négrophobe fanatique. Sa femme et sa fille partageaient tous ses sentiments à cet égard. Ils habitaient Dubuque, la plus vieille ville de l'Iowa, fondée en 1786 par les Fran?ais qui ont, comme on le sait, découvert et colonisé,--malheureusement sans profit,--la plus vaste partie de l'Amérique septentrionale.
De bonne heure,--et suivant l'usage du pays,--on avait fiancé Rebecca à Edwin Coppie, jeune homme de bonne famille, dont les parents résidaient dans un village voisin.
Mais le père d'Edwin étant mort, sa mère alla se fixer sur une propriété qu'ils possédaient près de l'état de Missouri.
C'était à l'époque où recommen?ait le différend entre les abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud.
Edwin prit parti pour les premiers. Rebecca en fut informée; elle lui fit de vifs reproches. Emporté par un amour que la séparation avait attisé, le jeune homme pensa d'abord qu'il pourrait faire bon marché de ses convictions et promit à sa fiancée de s'éloigner de la lutte politique. Mais il comptait sans la générosité de son ame; et, au mois de février 1854, il arrachait,--comme on l'a vu par l'article du Saturday Visitor, toute une bande de nègres, aux fers et aux infamies de la servitude. Cette action héro?que, il l'avait accomplie, non seulement en dépit de sa tendresse pour Rebecca, mais au péril de ses jours; car, outre qu'il est défendu dans la république fédérale, même par la Constitution des états libres, de donner aide et secours aux esclaves marrons, les propriétaires de nègres usent fréquemment de sanglantes représailles contre ceux qui fournissent à leur bétail humain les moyens de s'échapper.
Au moment où nous le présentons à nos lecteurs, Edwin Coppie arrivait du Canada, où il avait réussi à conduire ses protégés, et où ils étaient à l'abri de leurs bourreaux:--le traité d'Ashburton, conclu entre l'Angleterre et les états-Unis; s'opposant à l'extradition des esclaves qui sont parvenus à passer dans les possessions britanniques de l'Amérique septentrionale.
Comme l'affaire avait eu lieu loin de Dubuque, notre bon jeune homme ne soup?onnait pas qu'elle y f?t déjà divulguée, et il se flattait, en prévenant cette révélation, d'atténuer l'effet qu'elle produirait dans l'esprit de miss Sherrington et de ses parents.
Malheureusement pour lui, les journaux publics l'avaient devancé.
Il ne lui restait donc plus qu'à confesser bravement son crime et à en demander pardon. Aussi se disposait-il à le faire avec la candeur qui lui était habituelle, quand M. Sherrington entra dans le parloir.

II
LA VENGEANCE DES ESCLAVAGISTES
M. Henry Sherrington était un homme d'une stature élevée, mince, quoique sanguin. Dans sa fille, il retrouvait son image exacte, morale aussi bien
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