qui
se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y avait dans Persépolis
quarante[11] rois plébéiens qui tenaient à bail l'empire de Perse, et qui
en rendaient quelque chose au monarque.
[11] Quarante est ce qu'on lit dans les éditions depuis 1756. Les
éditions de 1748 et 1750 portent, soixante et douze. Le nombre des
fermiers-généraux a varié. Louis XV, en 1765, avait créé vingt
nouvelles places. Voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du
Siècle de Louis XV_. B.
VI. Après dîner il alla dans un des plus superbes temples de la ville; il
s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui étaient venus
là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine élevée, qui
parla long-temps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs
parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé; il prouva
méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce qu'on savait.
Il se passionna froidement, et sortit suant et hors d'haleine. Toute
l'assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté à une instruction.
Babouc dit: Voilà un homme qui a fait de son mieux pour ennuyer deux
ou trois cents de ses concitoyens; mais son intention était bonne: il n'y a
pas là de quoi détruire Persépolis.
Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique qu'on
donnait tous les jours de l'année; c'était dans une espèce de basilique,
au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles citoyennes de
Persépolis, les plus considérables satrapes rangés avec ordre formaient
un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que c'était là toute la fête.
Deux ou trois personnes, qui paraissaient des rois et des reines, parurent
bientôt dans le vestibule de ce palais; leur langage était très différent de
celui du peuple; il était mesuré, harmonieux, et sublime. Personne ne
dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n'était interrompu que
par les témoignages de la sensibilité et de l'admiration publique. Le
devoir des rois, l'amour de la vertu, les dangers des passions étaient
exprimés par des traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des
larmes. Il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces
reines qu'il venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. Il
se proposa même d'engager Ituriel à les venir entendre; bien sûr qu'un
tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.
Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine qui avait
débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se fit
introduire chez sa majesté; on le mena par un petit escalier, au second
étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une femme mal
vêtue, qui lui dit d'un air noble et pathétique: Ce métier-ci ne me donne
pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait un enfant;
j'accoucherai bientôt; je manque d'argent, et sans argent on n'accouche
point. Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant: S'il n'y avait que
ce mal-là dans la ville, Ituriel aurait tort de se tant fâcher.
De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences
inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance,
l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse
beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir
combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du
marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la
ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte; c'était le marchand
lui-même qui venait lui rapporter sa bourse, que Babouc avait laissée
par mégarde sur son comptoir. Comment se peut-il, s'écria Babouc, que
vous soyez si fidèle et si généreux, après n'avoir pas eu honte[12] de
me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a
aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui répondit le marchand,
qui ne fût venu vous rapporter votre bourse; mais on vous a trompé
quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez
moi quatre fois plus qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage:
et cela est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous
n'en aurez pas même ce dixième. Mais rien n'est plus juste; c'est la
fantaisie passagère[13] des hommes qui met le prix à ces choses
frivoles; c'est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie;
c'est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des
chevaux; c'est elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la
circulation, et l'abondance.
[12] On lit de honte dans l'édition de 1748, faite à

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