Le IIe livre des masques | Page 9

Remy de Gourmont
plus
loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la confiture de
rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus véritable et
moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces abbés damnés
capables de boire le vin de la messe dans le soulier de leur maîtresse;
livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où chaque vice a sa
rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du martyrologe de
Lesbos!
Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la
voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père
Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout à
coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes
fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne sait
quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets. L'abbé de
Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les seins, avec
émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de Jésus et
son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du
Christ....

M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir
les femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les
laisse fuir? Sous ce titre insolent, Une Femme par jour, et sous ce titre
doux, Ames d'Automne, il a noté la complexité de la physionomie
féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs
détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les pénitentes
de l'Oratoire et quelques autres se sont confessées avec une rare
sincérité.
Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,
auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines
gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même
empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.
Jean Lorrain!
Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été très
prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et l'arbuste a
garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont alors des
poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec plus ou
moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un peu
sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né dans
l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y faire de
fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions vers les
mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le monde
«de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec
(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature, s'il
a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus, propagé le
culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il appelle
modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un langage qui,
étant de bonne race, a souffert en souriant ses familiarités d'oratorien
secret; et si tels de ses livres sont comparables à ces femmes d'un blond
vif qui ne peuvent lever les bras sans répandre une odeur malsaine à la
vertu, il en est d'autres dont les parfums ne sont que ceux de la belle
littérature et de l'art pur; son goût de la beauté a triomphé de son goût
de la dépravation.
Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement

sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale.
C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un
conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le
mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le
Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si
singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu, quelquefois
un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il n'est que
cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, même trop
rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le nouveau, en
art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu de ses goûts
littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour l'ignorance ou pour
la jalousie.
A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus
particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il
excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines;
voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:
Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain
Fixant les matelots
rouges de convoitise,
Il partage à chacun son bouquet de cytise
Et
tend à leurs baisers la paume de sa main.
C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les _Héroïnes_;
chacune est
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