ni
mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres
semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec
Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et
scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les
accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un
saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la
pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le
catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de
François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la
triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les
vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de
l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à tourner
en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais il
convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le
blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse
blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de
son amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté
toute baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la
forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour,
qui serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité
n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.
Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques
de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.
Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités
silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité.
Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez
souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été,
aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui profère
les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que tout autre; il
a été éliséen en certaines pages de la Femme Pauvre.
Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur
désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu
tous les dons; il est même amusant; il y a du rire dans les plus effrénées
de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce roman du LVe
au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des injures les plus
sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles. On voudrait, pour
la sécurité de la joie, ignorer que ces masques couvrent des visages;
mais quand tous ces visages seront abolis il restera: que la prose
française aura eu son Juvénal.
Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des
générations soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de
Chaudesaignes ou de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la
paisible histoire anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans
réserves--et sans crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la
_Causerie sur quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une
âme violente, injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue.
JEAN LORRAIN
C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de
creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint
suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable
de lire les vieux casuistes espagnols ou le Confessarius Monialum,
oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si
pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant
Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses
causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une
tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie
des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la
houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te lirait
un des sermons qu'il médita dans son Oratoire.
Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts
hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se coucheraient
sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale sociale qui a créé le
crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir. Qu'un pacha doit être
vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai toujours pensé que la
destruction de Sodome fut un incendie volontaire, le suicide d'une
humanité lasse de voir toujours le désir mûrir implacable dans le
fastidieux verger de la volupté.
De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru, fait
des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa pâte
je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle
mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir
ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me semble
bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art n'alla

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