Fêtes et coutumes populaires | Page 7

Charles le Goffic
tous les bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compère La Bletterie n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire éphémère. Ni le calendrier républicain ni les fêtes instituées par la Convention pour symboliser l'ère nouvelle ne réussirent à prévaloir contre des habitudes plusieurs fois séculaires. Les institutions révolutionnaires tombèrent avec les temps héro?ques qui les avaient enfantées. Le premier de l'An fut rétabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels lui ont donné leur consécration. Le Président de la République re?oit, ce jour-là, dans les salons de l'élysée, l'hommage respectueux du corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'état. Quant à la foule des simples citoyens, elle se charge de démontrer par l'exubérance de sa joie à quel point le député La Bletterie était ignorant des mystères du coeur humain.
Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris que le temps et l'espace ne sont que des catégories de l'entendement. C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques une signification faste ou néfaste. N'empêche qu'en tous pays, même chez les Japonais, dont l'année officielle ne commence pourtant que le 8 février, le premier jour de l'année est le prétexte de grandes réjouissances.
?Dès la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons japonaises sont nettoyées et même exorcisées; c'est-à-dire qu'à l'heure de minuit le chef de famille, revêtu de ses plus riches habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main gauche, une petite table de laque sur laquelle est posée une bo?te de fèves r?ties. Il y puise par poignées, pour en jeter un peu ?à et là dans chaque pièce, en répétant: ?Sortez, démons! Entrez, richesses!? Peu après, il s'élève dans la cour de chaque demeure une flamme très vive qui part du sol et dure à peine quelques minutes. C'est un faisceau de b?chettes de bois aspergées d'eau bénite et qui doit, selon la direction que prend la flamme, présager aux assistants la bonne ou la mauvaise fortune pour l'année qui s'ouvre. On n'oublie pas non plus, en cette nuit mémorable, de parer l'autel domestique des dieux du bonheur. Un coin de la pièce est réservé à cet usage dans chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un léger échafaudage de bois de cèdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de piédestal à deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumées. En avant d'elles sont posés trois guéridons minuscules en laque chargés des prémices de l'année: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux langoustes ou poissons aux nageoires ornées de papier d'argent, et le troisième de deux flacons de saki enveloppés également de papier argenté. Le tout est complété par deux grands chandeliers de bronze, surmontés d'énormes bougies qui br?lent en l'honneur des dieux. Dans toutes les cuisines, les mitrons ont pétri, mis au four et surveillé la cuisson des innombrables gateaux de riz qui doivent être donnés en étrennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les ménages, on a pilé, en de grands mortiers, la quantité de riz représentant la provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses différents préparatifs pour pouvoir le lendemain se livrer à la ga?té, aux rires et aux divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers, présenter l'aspect de véritables bacchanales.?
[Illustration: LE JOUR DE L'AN, AU JAPON: LES éTRENNES.]
Voulez-vous maintenant, en opposition avec le réjouissant spectacle de cette joie populaire, conna?tre un premier de l'An gourmé, solennel et, si je puis dire, caporalisé? Oyez cette description empruntée à un rédacteur du Gaulois:
?A Berlin, le 31 décembre, dans les brasseries ouvertes jusqu'au matin, un peu avant minuit les lumières s'éteignent. Partout vibre le grincement saccadé des rideaux de fer qui se ferment. Là où manque un rideau de fer, on applique en hate des planches pour garantir les glaces. Voici qu'un rythme lourd annonce l'arrivée de la police. Par les brigades renforcées de pelotons d'agents à cheval, les carrefours sont occupés militairement. Passages interdits aux voitures! Grandes artères, même celle de la Friedrichstrasse, expurgées de tout piéton! ?à et là, les lieutenants de police, qui ont remplacé leur grande casquette bleue par le casque à pointe, donnent d'une voix hachée des ordres pour balayer tout. Mais, peu à peu, les rangs des agents s'entr'ouvrent. La foule se glisse et se répand dans l'ombre. Tout à coup, rauque, forcenée, monstrueuse, s'élève cette clameur: Prosit Neujahr! ?Que la nouvelle année soit bonne!? De la rue et des maisons, les cris aigus des femmes, les piaulements des enfants, se mêlent aux vociférations des hommes. Bonne année, soit! mais qui vous arrive en vous déchirant les oreilles.?
Combien différent notre premier de l'An parisien,
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