Derniers Contes | Page 4

Edgar Allan Poe
je ne fus pas peu étonné d'y découvrir que jusqu'ici le monde littéraire avait été dans la plus étrange erreur touchant la destinée de la fille du vizir, Schéhérazade, telle qu'elle est exposée dans les Nuits Arabes, et que le _déno?ment_, s'il ne manque pas totalement d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas aller beaucoup plus loin.
Le lecteur, curieux d'être pleinement informé sur cet intéressant sujet, devra recourir à l'Isitsoornot lui-même; mais on me pardonnera de donner un sommaire de ce que j'y ai découvert.
On se rappellera que, d'après la version ordinaire des Nuits Arabes, un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'être jaloux de la reine son épouse, non seulement la met à mort, mais jure par sa barbe et par le prophète d'épouser chaque nuit la plus belle vierge de son royaume, et de la livrer le lendemain matin à l'exécuteur.
Après avoir pendant plusieurs années accompli ce voeu à la lettre, avec une religieuse ponctualité et une régularité méthodique, qui lui valurent une grande réputation d'homme pieux et d'excellent sens, une après-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prières) par la visite de son grand vizir, dont la fille, para?t-il, avait eu une idée.
Elle s'appelait Schéhérazade, et il lui était venu en idée de délivrer le pays de cette taxe sur la beauté qui le dépeuplait, ou, à l'instar de toutes les héro?nes, de périr elle-même à la tache.
En conséquence, et quoique ce ne f?t pas une année bissextile (ce qui rend le sacrifice plus méritoire), elle députa son père, grand vizir, au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec empressement: (il se proposait bien d'y venir t?t ou tard, et il ne remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intéressés, que, pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer à un iota de son voeu ou de ses privilèges. Lors donc que la belle Schéhérazade insista pour épouser le roi, et l'épousa réellement en dépit des excellents avis de son père, quand, dis-je, elle l'épousa bon gré mal gré, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le permettait la nature des circonstances.
Mais, para?t-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle avait lu Machiavel) avait con?u un petit plan fort ingénieux.
La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spécieux prétexte, elle obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapprochée de celle du couple royal pour permettre de converser facilement de lit à lit; et quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de réveiller le bon monarque, son mari (qui du reste n'était pas mal disposé à son endroit, quoiqu'il songeat à lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je, à le réveiller (bien que, grace à une parfaite conscience et à une digestion facile, il f?t profondément endormi) par le vif intérêt d'une histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait à voix basse, bien entendu à sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que cette histoire n'était pas tout à fait terminée, et que Schéhérazade naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment était venu de se lever pour être étranglée--ce qui n'est guère plus plaisant que d'être pendu, quoique un tantinet plus galant.
Cependant la curiosité du roi, plus forte (je regrette de le dire) que ses excellents principes religieux mêmes, lui fit pour cette fois remettre l'exécution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans l'espérance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du chat noir (oui, je crois que c'était un chat noir) et du rat.
La nuit venue, madame Schéhérazade non seulement termina l'histoire du chat noir et du rat (le rat était bleu), mais sans savoir au juste où elle en était, se trouva profondément engagée dans un récit fort compliqué où il était question (si je ne me trompe) d'un cheval rose (avec des ailes vertes), qui donnant tête baissée dans un mouvement d'horlogerie, fut blessé par une clef indigo. Cette histoire intéressa le roi plus vivement encore que la précédente; et le jour ayant paru avant qu'elle f?t terminée (malgré tous les efforts de la reine pour la finir à temps) il fallut encore remettre la cérémonie à vingt-quatre heures. La nuit suivante, même accident et même résultat, puis l'autre nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans l'impossibilité de remplir son serment pendant une période d'au moins mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout à fait, ou se fit relever régulièrement de son voeu, ou (ce qui est plus probable) l'enfreignit brusquement, en cassant la tête à son confesseur. Quoi qu'il en soit, Schéhérazade, qui, descendant d'Eve en droite
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