Contes dune grand-mère | Page 3

George Sand
encore plus radoucie.
--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux
pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je ne
puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait rêvé
les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose étrange, il ne
rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il descendit alors et
secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement.
--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai à ma tante
que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de coucher sur
un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre condition.
Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en route,
il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la nuit.
--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je n'aurai
plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te remercier encore.
Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa tante,
lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la ferme.
--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on ne
l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un

sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de coups
de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs
aujourd'hui à sa place.
--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un enfant
de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on a droit
à garder les vaches ou tout au moins les veaux.
Les deux gars furent interrompus par leur père.
--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur, si les
loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le retrouve vivant,
je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa tante, elle est décidée à
le faire coucher avec les cochons pour lui apprendre à faire le fier et le
dégoûté.
Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui
rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle herbe, lui
permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou trois fois le
contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les gerbes jusqu'à la
nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le monde fut couché, il
se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses choses qui lui
appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le fermier lui avait
remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore eu le temps de le
dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton dont il se servait
l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un peu de linge fort
déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans la cour, escalada la
barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas faire de bruit; mais, comme
il passait près de l'étable à porcs, ces maudites bêtes le sentirent ou
l'entendirent et se prirent à crier avec fureur. Alors, Emmi, craignant
que les fermiers, réveillés dans leur premier sommeil, ne se missent à
ses trousses, prit sa course et ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant.
--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!

Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne
bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il
était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il avait
passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien.
Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher
son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les
moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la ferme.
Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit alors dans
le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la foudre depuis
bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un gros bourrelet
d'écorce. Au fond de
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