Brancas; Les amours de Quaterquem | Page 6

Alfred Assollant

--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son récit était un peu
long.
--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine
comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient
volontiers dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout
est vanité, comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop
accroire. Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce
des cuirs de la Plata et des Méditations de Lamartine; enfin, il a fait
fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita qui
s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment est
favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne
chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»

III
Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de
pension appelaient Rita, avait toute la grâce et la simplicité qu'on ne
trouve qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti

et dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour
tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à tout le
monde et ne s'imposait à personne. Son âme était limpide et sans
mystère comme son regard. Peut-être n'était-elle pas faite pour les
grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme,
pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la
pluie des orages du coeur.
Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter. L'avocat
fit un geste de refus.
«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le thé.
--Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui aime
le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents millions de
Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions d'Anglais, par
entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais acceptée par les
honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde. Prenez donc,
monsieur, prenez et buvez!»
Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller au
whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque embarras,
à peu près seuls dans un coin du salon.
«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez là de
fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux
chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de
Suisse?
--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visité l'an dernier
avec mon père. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui
s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer,
c'est un pont du Pensylvanian Rail-Rand à qui cet accident est arrivé
pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à
vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du
pont; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous assure
qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.

--Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.
--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les règles, je le sais
bien, et mon père aurait dû me conduire en Suisse ou en Italie comme
toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors, pourquoi se
déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît, des auberges
que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre partout?
autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a menée du
premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle chose de la
création...»

IV
Réflexion inattendue.
J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et
de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des
deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà
mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait
prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques,
moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais du
genre high life en débitent d'une voix posée et mélodieuse ces
gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille
perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple
parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre de
Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est
traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole à Mlle
Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et de l'éloquence
de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le post-scriptum.

V
Rita à Claudie.
.......................... .......................... «P. S. Grande nouvelle. On me marie.

On, c'est-à-dire mon père. La femme étant au dire des poëtes, le
chef-d'oeuvre de la création, comment se fait-il, très-chère, que tout
bon père de
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