Brancas; Les amours de Quaterquem | Page 5

Alfred Assollant
partis nu-pieds pour ménager mes
souliers.
--C'est avec le Prodomus philosophiæ instaurandæ que vous avez fait
fortune?
--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des Mille et une
Nuits. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit
à raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit un esturgeon et le
donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent
mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs de
Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt
francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans
asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant tous

les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout en
feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand vent, je
fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très-vert, au nez pointu,
aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière, assez semblable
au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.
«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de
convoitise.
--Oui, monsieur, c'est le Prodomus philosophiæ instaurandæ, livre rare,
édition princeps.
--Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.
À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.
«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son
gousset.
--Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition princeps!
--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus».
Je haussai les épaules et je fis mine de partir.
«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le bras, et, d'un air
suppliant:
«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie,
voilà trente francs, laissez-moi le livre».
Je lui donnai le Prodomus.
«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».
Il se retourna stupéfait.
«Comment! c'est votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher
trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez

avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir
millionnaire».
J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je connus
tous les secrets du métier, et je commençai à rêver d'autres destinées.
Une fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai, comme le
Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes vaudevilles se
comptaient par douzaines, et par douzaines aussi mes succès. À vingt
francs cinquante centimes de droit d'auteur par représentation, le théâtre
ne se ruinait pas, et je commençais à faire fortune. Je n'ai jamais eu
moins de trente ou quarante représentations. J'avais trouvé la recette du
vaudeville. Vous la connaissez, je pense?
--Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous serons bien aises de
l'apprendre d'un maître de l'art.
--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que
de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme
met son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est maître de la
maison et marié. Ce paletot lui donne à penser. Voilà, dit-il
naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot, le
mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avoué, entrent,
sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent, se heurtent
pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur. Quelques-uns ont
poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité qui réussit rarement.
Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des calembours, et extirpez
soigneusement toute trace de bon sens, vous aurez un excellent
vaudeville.
«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et je
renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque
garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la
Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du
bonhomme.
--Il refusa net?
--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette

réponse.
«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni à moi qui
les ai donnés, ni à toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier
pauvre diable que tu rencontreras, à condition qu'il les donnera
lui-même à un autre, et cet autre à un troisième, dès qu'il sera sorti
d'embarras. Par là, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché
jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de
vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne
t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de bon tabac
d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baraïctar, n'oublie pas ton
vieil ami.»
En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques
mots à voix basse. Oliveira sortit.
«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit le conseiller d'État.
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