Son Excellence Eugène Rougon | Page 4

Emile Zola
des prises.? Il y eut un silence. M. La Rouquette, adossé contre le soubassement de marbre, levait le nez, tachait de fixer l'attention de la belle Clorinde.
?Mais, demanda-t-il na?vement, pourquoi Rougon ne veut-il pas qu'on rende les deux millions au Rodriguez?
Qu'est-ce que ?a lui fait?
--Il y a là une question de conscience?, dit gravement M. Kahn.
M. La Rouquette regarda ses deux collègues l'un après l'autre; mais, les voyant solennels, il ne sourit même pas.
?Puis, continua M. Kahn comme répondant aux choses qu'il ne disait pas tout haut, Rougon a des ennuis, depuis que Marsy est ministre de l'intérieur. Ils n'ont jamais pu se souffrir.... Rougon me disait que, sans son attachement à l'empereur, auquel il a déjà rendu tant de services, il serait depuis longtemps rentré dans la vie privée.... Enfin, il n'est plus bien aux Tuileries, il sent la nécessité de faire peau neuve.
--Il agit en honnête homme, répéta M. Béjuin.
--Oui, dit M. La Rouquette d'un air fin, s'il veut se retirer, l'occasion est bonne.... N'importe, ses amis seront désolés. Voyez donc le colonel là-haut, avec sa mine inquiète; lui qui comptait si bien s'attacher son ruban rouge au cou, le 15 ao?t prochain!... Et la jolie Mme Bouchard qui avait juré que le digne M. Bouchard serait chef de division à l'Intérieur avant six mois! Le petit d'Escorailles, l'enfant gaté de Rougon, devait mettre la nomination sous la serviette de M. Bouchard, le jour de la fête de madame.... Tiens! où sont-ils donc, le petit d'Escorailles et la jolie Mme Bouchard?? Ces messieurs les cherchèrent. Enfin ils les découvrirent au fond de la tribune, dont ils occupaient le premier banc, à l'ouverture de la séance. Ils s'étaient réfugiés là, dans l'ombre, derrière un vieux monsieur chauve; et ils restaient bien tranquilles tous les deux, très rouges.
A ce moment, le président achevait sa lecture. Il jeta ces derniers mots d'une voix un peu tombée, qui s'embarrassait dans la rudesse barbare de la phrase:
?Présentation d'un projet de loi ayant pour objet d'autoriser l'élévation du taux d'intérêt d'un emprunt autorisé par la loi du 9 juin 1853, et une imposition extraordinaire par le département de la Manche.?
M. Kahn venait de courir à la rencontre d'un député qui entrait dans la salle. Il l'amena, en disant:
?Voici M. de Combelot.... Il va nous donner des nouvelles.?
M. de Combelot, un chambellan que le département des Landes avait nommé député sur un désir formel exprimé par l'empereur, s'inclina d'un air discret, en attendant qu'on le questionnat. C'était un grand bel homme, très blanc de peau, avec une barbe d'un noir d'encre qui lui valait de vifs succès parmi les femmes.
?Eh bien, interrogea M. Kahn, qu'est-ce qu'on dit au chateau? Qu'est-ce que l'empereur a décidé?
--Mon Dieu, répondit M. de Combelot en grasseyant, on dit bien des choses.... L'empereur a la plus grande amitié pour M. le président du Conseil d'état. Il est certain que l'entrevue a été très amicale.... Oui, elle a été très amicale.? Et il s'arrêta, après avoir pesé le mot, pour savoir s'il ne s'était pas trop avancé.
?Alors, la démission est retirée? reprit M. Kahn, dont les yeux brillèrent.
--Je n'ai pas dit cela, reprit le chambellan très inquiet. Je ne sais rien. Vous comprenez, ma situation est particulière...? Il n'acheva pas, il se contenta de sourire, et se hata de monter à son banc. M. Kahn haussa les épaules, et s'adressant à M. La Rouquette:
?Mais, j'y songe, vous devriez être au courant, vous! Mme de Llorentz, votre soeur, ne vous raconte donc rien?
--Oh! ma soeur est plus muette encore que M. de Combelot, dit le jeune député en riant. Depuis qu'elle est dame du palais, elle a une gravité de ministre.... Pourtant hier, elle m'assurait que la démission serait acceptée.... A ce propos, une bonne histoire. On a envoyé, para?t-il, une dame pour fléchir Rougon. Vous ne savez pas ce qu'il a fait, Rougon? Il a mis la dame à la porte; notez qu'elle était délicieuse.
--Rougon est chaste?, déclara solennellement M. Béjuin.
M. La Rouquette fut pris d'un fou rire. Il protestait; il aurait cité des faits, s'il avait voulu.
?Ainsi, murmura-t-il, Mme Correur...
--Jamais! dit M. Kahn, vous ne connaissez pas cette histoire.
--Eh bien, la belle Clorinde alors!
--Allons donc! Rougon est trop fort pour s'oublier avec cette grande diablesse de fille.? Et ces messieurs se rapprochèrent, s'enfon?ant dans une conversation risquée, à mots très crus. Ils dirent les anecdotes qui circulaient sur ces deux Italiennes, la mère et la fille, moitié aventurières et moitié grandes dames, qu'on rencontrait partout, au milieu de toutes les cohues: chez les ministres, dans les avant-scènes des petits théatres, sur les plages à la mode, au fond des auberges perdues. La mère, assurait-on, sortait d'un lit royal; la fille, avec une ignorance de nos conventions fran?aises qui faisait d'elle ?une grande diablesse? originale et fort mal élevée, crevait des chevaux
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