National se
crut obligé de déclarer qu'il n'avait ni mission ni envie de défendre un
tel discours; mais, tout en prenant cette précaution, il gourmandait le
commissaire de police qui avait interrompu l'orateur. Le péril de 1840
ne pesait plus sur les esprits; les impatiences libérales, les passions
révolutionnaires, le goût de l'opposition reprenaient leur cours;
l'opposition, ce plaisir des peuples qui n'ont ni tout à fait perdu, ni
réellement possédé la liberté. Le mouvement électoral fut favorable à
ces penchants du jour; cependant en définitive, après une lutte libre
jusqu'à la licence, sur 459 élections, 266 appartinrent au gouvernement,
193 à l'opposition, et sur 92 députés nouveaux, 54 étaient des amis du
cabinet et 38 des opposants.
Quand la Chambre se réunit et procéda à la vérification des pouvoirs de
ses membres, l'administration fut, comme à l'ordinaire, accusée de
corruption électorale; mais, après de longs et minutieux débats qui
mirent en pleine évidence la loyauté et la légalité générale des actes du
cabinet, trois élections seulement parurent offrir des symptômes de
manoeuvres locales illégitimes, soit menaces, soit promesses; une
commission d'enquête, proposée par M. Odilon Barrot, fut chargée
d'examiner les faits, et après de scrupuleuses recherches, la Chambre,
sur le rapport de sa commission, annula deux de ces trois élections, et
l'une des deux appartenait à un député de l'opposition.
Nous ne connaissions encore qu'incomplétement le résultat des
élections, quand, le 13 juillet, vers midi, un garde à cheval m'apporta la
nouvelle de la chute que venait de faire M. le duc d'Orléans en se
rendant de Paris à Neuilly pour aller dire adieu au roi et à la reine,
avant de partir pour Saint-Omer où il allait inspecter plusieurs
régiments. La chute était très-grave, disait-on, sans savoir encore à quel
point. Le prince évanoui avait été déposé dans une boutique voisine de
la porte Maillot; le roi et la reine étaient auprès de lui, les ministres
étaient appelés. J'accourus. Je ne reproduirai pas ici aujourd'hui, après
vingt-deux ans qui sont un siècle, les détails de ce tragique événement;
ils ont été recueillis et racontés, avec autant d'exactitude que d'émotion
vraie et saisissante, dans un petit volume intitulé: _Neuilly,
Notre-Dame et Dreux_, écrit jour par jour et presque heure par heure,
par M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et resté
secrétaire de ses commandements. Le malheur accompli, j'écrivis le
lendemain 14 juillet, au comte de Flahault, ambassadeur à Vienne et à
tous les représentants du roi auprès des grandes cours étrangères: «Je
n'ai rien à vous apprendre. Les détails de notre malheur sont partout.
Tout ce que vous lirez dans le Journal des Débats, je l'ai vu. J'ai été
pendant trois heures dans cette misérable chambre, en face de ce prince
mourant sur un matelas, son père, sa mère, ses frères, ses soeurs à
genoux autour de lui, se taisant pour l'entendre respirer, écartant tout le
monde pour qu'un peu d'air frais arrivât jusqu'à lui. Je l'ai vu mourir.
J'ai vu le roi et la reine embrasser leur fils mort. Nous sommes sortis, le
corps du prince sur un brancard, le roi et la reine à pied derrière lui; un
long cri de Vive le Roi! est parti de la foule, pur peuple, qui s'était
assemblée autour de la maison. La plupart croyaient que le prince
n'était pas mort, et qu'on le ramenait à Neuilly pour le mieux soigner.
La marche a duré plus d'une demi-heure. Je quitte le roi. Hier, durant
cette agonie, il a été admirable de courage, de présence d'esprit,
d'empire sur lui-même et sur les autres. Il est fatigué ce matin, plus
livré qu'hier à sa tristesse, mais d'une force physique et morale qui
surmonte tout. Nous avons rapproché de huit jours la réunion des
Chambres; elles viendront le 26 de ce mois. Les obsèques n'auront lieu
que quelques jours après. La reine est au désespoir, mais soumise; il n'y
a point de révolte dans sa douleur. L'impression publique est profonde;
la préoccupation se mêle à l'émotion. Tout est et restera fort tranquille.
La bonne conduite est indispensable, et tout le monde le sent. Aussi
j'espère qu'elle ne manquera pas et qu'elle produira son effet.»
J'avais à coeur que, dans une si grave épreuve, nos agents au dehors
fussent bien instruits et pénétrés des sentiments intimes du
gouvernement et du pays qu'ils représentaient. Je leur récrivis le 25
juillet, la veille de la réunion des Chambres: «Le roi et la famille royale
commencent à être sensibles à la sympathie. Dans les premiers
moments, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien; c'était ce mélange
d'agitation et de saisissement, de trouble et de stupeur que cause un
coup de foudre. Le roi se retrouvait tout entier chaque fois que la
nécessité l'exigeait absolument; mais, la nécessité passée, il retournait
au milieu des siens et retombait dans leur désolation.

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