Je les félicitai tous trois de leur découverte.» Mais,
dis-je à Jack, qui m'avait amené deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous
fassions de ta trouvaille?
--Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.
--Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.
--Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang à notre
campagne.»
Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale où j'avais vu des
tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi
submergés. Alors nous commençâmes avec le marteau, la scie, la hache et tous les
instruments dont nous pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que
quand nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les regardions
avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre enthousiasme.
«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer sur l'eau.
--Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour juger mon ouvrage,
qu'il soit achevé.»
Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis mes huit cuves; deux
autres planches furent jointes à la première, et, après des fatigues inouïes, je parvins à
obtenir une sorte de bateau étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était
formée par le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves entre
elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur une mer tranquille et pour
une courte traversée; mais cette construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore
d'un poids trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je
demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à une des extrémités de
mon canot, que je commençai à soulever, tandis que mes fils glissaient des rouleaux
par-dessous. Mes enfants, Ernest surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets
puissants de cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans discontinuer
mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric allait bien lentement.
«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.
Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue près du navire par
des câbles; mais elle tourna soudain et pencha tellement de côté que pas un de nous ne fut
assez hardi pour y descendre.
Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul manquait; je me hâtai de
jeter au fond des cuves tous les objets pesants que le hasard plaça sous ma main, et, peu à
peu, en effet, le bateau se redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent
des cris de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que leurs
mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le radeau, je voulus y suppléer
en établissant aux deux extrémités un balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir
vu employer par quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de
vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du
bateau, et aux deux extrémités j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se
faire contre-poids.
Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre. Des coups de hache
donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé
au milieu de nos travaux, et il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre
avant la nuit. Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire, et
nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de notre important
travail, nous avions à peine pris dans toute la journée un verre de vin et un morceau de
biscuit. Avant de nous livrer au sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher
leurs corsets natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je conseillai à ma
femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes ensuite un repos bien mérité
par le travail de la journée.
CHAPITRE II
Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Débarquement--Premières
dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit à terre.
Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à ma famille la
prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux qui étaient sur le vaisseau de
la nourriture pour plusieurs jours.
«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»
J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit navire, un baril de poudre,
trois fusils, trois carabines, des balles et du plomb autant qu'il nous serait possible d'en
emporter, deux paires de pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et

Continue reading on your phone by scaning this QR Code
Tip: The current page has been bookmarked automatically. If you wish to continue reading later, just open the
Dertz Homepage, and click on the 'continue reading' link at the bottom of the page.