Le dangereux jeune homme | Page 6

René Boylesve
la jeune madame des Gaudrées, ou Hélène, qui n'avait pas prononcé une parole, qui paraissait encore timide, regarda son mari. Oh! je voudrais vous faire entendre, messieurs, tout ce qui peut être contenu dans ce ?regarda son mari?. Elle regarda son crétin de mari d'une fa?on qu'aucune amoureuse, à ma connaissance, n'employa jamais pour faire à son amant le plus passionné des aveux. Avez-vous été aimés, messieurs? Cela arrive. Moi-même, je crois bien l'avoir été une fois en ma carrière. Ni vous ni moi n'avons été regardés comme cela! Ne protestez pas; il n'est pas possible que nous ayons été regardés comme cela!...
--Hé là! et pourquoi, s'il vous pla?t?
--Cela se saurait! Quelque témoin se f?t rencontré qui m'e?t rapporté cet exceptionnel épisode de votre histoire et de l'Histoire. Quelqu'un vous l'e?t dit de moi, si pareille aubaine m'était advenue.
--Et sous cette oeillade, que faisait le mari?
--Il mangeait son potage, le regard absorbé par l'image d'un coq aux couleurs vives ornant le fond de son assiette de fa?ence. Sa femme le regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...
--C'était peut-être, dit Bernereau, pour laisser croire à son entourage, pour vous faire croire à vous, qu'elle l'adorait. Le manège est classique. Il s'agissait, ce soir-là, d'éviter qu'un nouveau venu p?t soup?onner une intrigue avec le d'Espluchard.
--Ouais! Sachez que madame des Gaudrées était sans hypocrisie avec son cousin d'Espluchard. Ce fut même sa liberté d'allures avec d'Espluchard qui nous tira de l'embarras que crée dans un petit groupe la présence d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau gar?on une intimité qui datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint, rien de guindé. Grace à lui--qui, ma foi, était un homme agréable--la glace fut assez vite rompue, et la jeune ma?tresse de maison montra un enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.
--Ouais! dirais-je à mon tour, fit M. Bernereau.
--C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre idée. Moi, je suis la belle des Gaudrées, et je vous avertis loyalement, dussé-je enlever du piquant à mon récit, qu'elle ne me mène pas du tout où vous prétendez aller.
--Je vous arrête, excusez-moi, dit l'entêté Bernereau. Vous vous êtes abstenu de nous donner aucun détail physique sur votre héro?ne. Je vous avoue qu'il m'est impossible de m'intéresser à une femme sans savoir si elle est brune ou bien blonde.
--Elle était brune. Vous voilà bien avancé!
--Ah! fit Bernereau.
--Vous croyiez, Bernereau, avoir identifié mon Hélène des Gaudrées. Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par go?t fondamental et exclusif, la pêche à la ligne?
--Pas personnellement, non.
--Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le go?t fondamental, exclusif, de madame des Gaudrées, à part celui qu'elle avait pour son triste mari, était la pêche à la ligne.
--Oh!
--Vous êtes dépisté. Je continue. Ce go?t me fut révélé au cours du premier repas. Il fallait bien que la conversation tombat sur les passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. Là, le vicomte d'Espluchard dit familièrement:
?--Les patrons pêchent à la ligne, les invités font ce qu'ils peuvent.?
? Et madame des Gaudrées la vieille mère, et la vieille fille mademoiselle des Gaudrées, jetèrent un coup d'oeil attendri sur le couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie; mais je me souvins qu'antérieurement à son mariage, cet animal de des Gaudrées m'avait un jour confié, au milieu d'une conversation sur les préoccupations politiques et sociales, que, ?quant à lui, il se fichait de tout, pourvu qu'il p?t s'asseoir sur la berge d'une rivière poissonneuse?. Le bandit avait eu la veine non seulement d'épouser une femme jolie et amoureuse, mais une femme possédée du même étrange fanatisme que lui!
? Vous ne direz pas que c'était comédie, attitude destinée à nous donner le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable Hélène pêcha à la ligne à c?té de son mari, et seule à c?té de son mari; elle pêcha à la ligne le matin et l'après-midi sans relache. Le couple était à la pêche quand nous descendions prendre notre premier déjeuner, le matin. Il nous quittait après le repas de midi pour aller à la pêche. Il ne se laissait revoir de nous qu'à la tombée du jour. Rappelez-vous que la jeune madame des Gaudrées m'était apparue dans son petit parterre, une longue canne à la main: c'était un bambou divisé en trois fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne à pêche.
--Et que faisait, s'il vous pla?t, le vicomte d'Espluchard?
--Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possédait une automobile, et son bonheur consistait à faire des randonnées par toute la région. Il m'offrit une place à c?té de lui, dès le premier jour. Parfois il emmenait galamment la
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